Suppression du français et de l’anglais : mythe et réalité

7 juillet 2018

La rumeur court que les langues étrangères, le français et l’anglais n’auront plus de place en Algérie.  A la base de cette rumeur : une rencontre ayant regroupé des cadres du ministère de l’Éducation nationale et les syndicats du secteur. Le département de Benghabrit aurait  proposé dans le cadre d’une prochaine refonte du bac de supprimer ces langues des épreuves du baccalauréat des filières scientifiques et techniques afin « d’alléger » cet examen. Ces propositions semblent à première vue surprenantes, mais à y regarder de près elles trahissent un aveu d’échec de l’enseignement de ces langues. En réalité le français a complètement disparu dans certaines régions du pays. Il ne subsiste que sur papier et les bulletins de notes. Le supprimer des épreuves de bac est peut-être une suite logique mais n’apporte pas de solution à la problématique de l’enseignement des langues étrangères. Cet échec est prévisible du moment que le français fait l’objet depuis à peu près une trentaine d’années d’une campagne de dénigrement de la part des partis islamistes qui encadrent les couches populaires de la société (la Kabylie mise à part.  J’y reviendrai). Des demandes pressentes et récurrentes de substituer l’anglais au français, langue dénoncée comme celle de l’ancien colonisateur ; sont régulièrement adressées aux autorités.  Ces critiques visant la langue de Molière ne s’expliquent pas seulement par rapport au passé colonial mais également par rapport au fait qu’au lendemain de l’indépendance l’élite francisante s’était emparée du pouvoir économique et financier, scientifique et technique. La guerre linguistique dirigée contre la langue française cache donc mal la guerre contre les couches sociales qui aujourd’hui détiennent les rouages de l’économie algérienne. Les couches populaires ont toujours  nourri un ressentiment vis-à-vis d’une élite qui a réussi grâce à une langue dont elles n’ont pas la maîtrise. La surenchère islamiste a aggravé la situation jusqu’au point d’inciter la population à rejeter tout ce qui est français. Au mois d’avril 2018, des habitants de Aïn Témouchent ont empêché le tournage d’un film au motif qu’ils se refusaient de voir le drapeau algérien remplacé sur le fronton de leur mairie par celui de la France.

L’arabisation a fait certes des progrès en Algérie, on en veut pour preuves l’essor de la presse écrite arabophone et l’usage majoritaire de l’arabe dans les réseaux sociaux. En dépit de toutes ces transformations, le français a pu se maintenir dans différents secteurs. Il reste prépondérant, entre autres, dans  l’économie, la finance et les études de médecine. Il se maintient également dans l’édition où l’on enregistre une importante production dans tous les domaines. En outre, avec le développement de l’Internet, on assiste à un boom des publications en ligne utilisant la langue française.  

Stratégies de contournement

Tout se passe comme si le système sociopolitique algérien avait conçu des stratégies de contournement de l’arabisation. A mesure que le français déclinait dans l’école publique investie de plus en plus par les couches populaires, il progressait dans l’école privée et dans les écoles maternelles des grandes villes. Certes, l’école publique et l’école privée partagent le même programme scolaire, mais elles ne l’appréhendent pas avec le même état d’esprit. Rétifs à l’idéologie islamiste, les parents issus de la couche aisée et occidentalisée,  cherchent à éloigner leurs enfants de l’école publique qu’ils savent de moins en moins performante s’agissant de l’enseignement des langues étrangères. Ils voient dans le français un gage de réussite sociale et d’ouverture pour leurs enfants. Dans les grandes villes, on voit du reste pousser comme des champignons des crèches où les petits Algériens ont la possibilité d’apprendre le français à un âge très précoce. Mais, ce dont on parle le moins c’est le fait que beaucoup d’Algériens (vivant en Algérie) ont le français pour langue maternelle. On écoute souvent dans des émissions enfantines de la radio algérienne d’expression francophone des enfants en très bas âge s’exprimer en un français parfait.  Le français a donc ses réseaux et se transmet au sein des familles et a tendance à devenir la langue des populations aisées. Aussi, les rapports avec la France où vit une importante population d’origine algérienne, favorisent-ils le maintien du français. Les étudiants vont généralement en France pour compléter leurs études.  Un énorme rassemblement d’étudiants qui a eu lieu en octobre 2018 devant l’Institut français d’Alger (IFA) avait révélé l’ampleur de la demande sociale en matière de l’apprentissage du français. Issus pour la plupart de la Kabylie, ces étudiants étaient venus passer le test de connaissances du français (TCF) qui leur ouvre le droit de poursuivre leurs études en France.   

La Kabylie, l’arabisation et la langue française

Depuis plusieurs années, la Kabylie arrive en tête de classement dans les résultats du bac. Si aucune explication n’a été fournie à ce sujet, l’État algérien peut s’enorgueillir d’avoir néanmoins réussi à intégrer cette région berbérophone dans l’ensemble algérien. Il n’empêche la région kabyle a connu dès le XIXe siècle, c’est-à-dire au début de  l’occupation française, un fort taux de scolarisation par rapport au reste de l’Algérie.  (Ce qui peut expliquer le bon classement évoqué plus haut). Parallèlement à cette scolarisation, la région avait connu un intense mouvement migratoire vers la France suite à la répression du soulèvement de 1871 dont elle fut le théâtre. Ces deux facteurs, la scolarisation et l’émigration, ont donc favorisé la diffusion du français dans cette région. Le troisième facteur est le plus décisif, me semble-t-il, car c’est lui qui va permettre à la Kabylie d’entretenir vis-à-vis de la langue française un rapport particulier. Il réside dans le fait que la valorisation et la promotion de la langue berbère se sont faites à l’aide de la langue française et ce, en dehors de la langue arabe. La revendication culturelle berbère a « rusé » (dixit Tassadit Yacine) avec le français en mettant le prestige de cette langue au service du berbère. La langue de Si-Mohand-ou-Mohand  doit donc beaucoup à l’élite kabyle formée en français, laquelle s’est livrée et se livre encore à un travail de fond touchant à la langue et à la culture berbères. C’est elle qui devait fixer le code de l’écriture et collecter le savoir ancien. Il est connu, en outre, que la figure prestigieuse de Mouloud Mammeri, écrivain francophone s’il en est, tient une place centrale dans la militance berbère.

 Cela dit, compte tenu des rapports de force inégaux, l’arabisation par l’école et les médias ne semble pas remettre en cause la place du français en Algérie. La langue qui est vraiment menacée est bel et bien le berbère. L’école algérienne a certes fait reculer le français dans la région kabyle mais elle n’a pas réussi à en entamer le prestige.

Entrecroisement de deux sociétés

Comme vue d’ensemble et comme schématisation, je propose, de voir la société algérienne (exceptée la Kabylie) comme un entrecroisement de deux sociétés. L’une formée à l’école publique et /ou à la mosquée et l’autre occidentalisée ouverte à la culture française. L’une a choisi délibérément de s’auto-exclure de l’apprentissage des langues étrangères, voire de la culture occidentale (d’où l’idée du ministère de l’Éducation de supprimer le français et l’anglais) ; tandis que l’autre est déterminée à en tirer profit. Tout ceci semble condamner, (à moins d’une révolution brutale) les couches populaires à la reproduction et à leur maintien dans leur statut actuel. Les couches occidentalisées vont continuer ainsi à occuper les entreprises, la finance et l’économie, tandis que les couches populaires vont continuer à aller travailler dans l’Éducation nationale, les administrations publiques ou dans la Justice.    

Larbi Graïne  

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