Saïd Bouteflika a-t-il pris le pouvoir ?

<img src="image.jpg" alt="Saïd Bouteflika" />Publié le 8 décembre 2018

« Il gouverne l’Algérie », « il contrôle tout », « il se prépare à succéder à son frère », « il est le véritable patron du FLN », « vice-président, « visir », « vice-roi », « il est l’œil du Sultan », « l’œil du Roi », « l’homme mystère », ce sont là quelques uns des qualificatifs qui reviennent souvent sous la plume de nombreux journalistes à propos de Saïd Bouteflika, frère cadet du chef de l’Etat algérien. Un véritable mythe s’est constitué autour de ce personnage qui nous est décrit comme mi-Hercule, mi-Agneau. « C’est Saïd qui dirige le pays, c’est lui qui  s’acquitte des tâches dévolues au chef de l’Etat ». Que de fois n’a-t-on pas lu ou entendu cette phrase dans les médias ?

Aussi ancien que la maladie de son frère ainé Abdelaziz, le mythe qui entoure Saïd s’est d’autant plus enflé que les absences de Bouteflika sont devenues à partir de 2008 de plus en plus fréquentes. Tout a commencé avec quelques articles parus dans la presse qui s’évertuaient à nous décrire les arcanes du pouvoir tout en y injectant l’inévitable dose du fantastique. L’accent y est mis  sur le fait que Saïd a été nommé conseiller spécial du président de la République par un décret non publiable. Ce sont, au demeurant, d’anciens officiers du DRS recyclés dans la vie civile qui ont fait la promotion la plus vigoureuse de cette idée de la prise de pouvoir imminente par le frère du chef de l’Etat. L’information a ensuite fait son chemin jusqu’à arriver à trouver une sorte de confirmation à la faveur de la survenue sur la scène internationale d’un événement qui va être très vite interprété comme étant similaire au cas Bouteflika : la maladie de Fidel Castro et le transfert de son pouvoir à son frère Raúl. L’université européenne qui, d’habitude est si friande d’analyses plaçant le système politique algérien dans le cadre exclusif du « monde arabe » ou « arabo-islamique», découvre bizarrement combien le régime algérien ressemble à ceux de l’Amérique latine.  En effet, des universitaires s’exprimant à propos du pouvoir d’Alger ont attiré l’attention sur la probabilité d’une « solution à la cubaine ».  Mais qu’en est-il de la réalité des faits ?  Il y a comme une espèce d’amnésie de la période la plus immédiate, celle qui a particulièrement suivi le premier mandat de Bouteflika. 

Avec le flot d’informations dont les réseaux sociaux et les médias nous assaillent quotidiennement, nous n’arrivons plus à nous souvenir des faits qui se sont déroulés il y a à peine quelques années. On ne se souvient même  plus de ce qui s’est passé en 2010, ni voire en 2013.  Si la compréhension du système politique algérien n’est pas chose aisée en raison de son caractère opaque, il est inadmissible de vouloir en percer les secrets sans rappeler concrètement les faits. D’abord il faut déconstruire le syllogisme qui consiste à affirmer que le frère cadet est vice-roi  à partir du sous-entendu selon lequel Bouteflika fut un monarque. Il y a dix ans, la presse bruissait déjà d’articles et de réflexions à propos de la succession de Bouteflika. La restitution d’une simple chronologie de la maladie présidentielle permet de saisir les nombreuses « lacunes » qui ont jalonné ses quatre mandats.  Comment un responsable constamment absent à son poste, qui affiche un visage hagard, des yeux perdus, peut-il s’imposer comme le maître à bord ?  En superposant la chronologie de la maladie à celle des événements politiques et économiques, on se rend compte de certains détails que la pression de l’actualité ne nous a pas permis de percevoir à leur juste valeur au moment où ils étaient apparus. En avril 2013 Bouteflika est évacué sur Paris officiellement pour un accident vasculaire cérébral. Cela se produisait au lendemain de deux événements majeurs qui ont eu lieu la même année :

– Le premier survient en janvier et concerne le site gazier de Tiguentourine près d’In Amenas, lequel connaît une prise d’otages par un groupe lié à Al-Qaida. L’assaut donné par l’armée algérienne s’était soldé par la tuerie de plusieurs dizaines de personnes dont 38 étrangers. Quelques articles parus dans la presse avaient, du reste, laissé entendre que Bouteflika n’avait pas été informé de la décision de donner l’assaut.        

– Le second survenu en février a trait à l’internationalisation au Canada et en Italie du scandale de corruption (divulgué par le DRS) ayant éclaboussé Sonatrach et mis en cause l’ex ministre de l’Énergie, Chakib Khalil, un proche du président.  Signe de l’affaiblissement significatif de son pouvoir, Bouteflika fut contraint auparavant de se séparer de son fidèle collaborateur (mai 2010).

Le règne de Bouteflika

Soutenu par le DRS de Mohamed Mediene, Bouteflika est le chef d’Etat qui a  obtenu le plus de mandat depuis l’indépendance et ce, en dépit de sa maladie invalidante. Il est, du reste, l’auteur de nombreuses fausses réformes à l’image de celles qui ont affecté la constitution : elles prêchent au niveau des textes le renouveau et dans la réalité, le statu quo. L’amendement de la loi sur les partis a profité aux petites formations sans consistance qui ont été dressées pour faire de l’opposition à l’opposition. Comment caractériser le règne de Bouteflika si ce n’est par la tendance au déguisement et la généralisation de la corruption sur fond de tiraillements entre factions du pouvoir ? Ordre et contrordre, voilà à quoi d’une manière caricaturale, ressemble la période Bouteflika.  

Celui-ci a presque entamé son premier mandat par une confrontation avec la Kabylie. L’enquête qu’il a diligentée sur la violence de la gendarmerie durant le Printemps noir, avait conclu que cette dernière a, soit  «perdu le contrôle de ses troupes», soit  «été parasitée par des forces externes à son propre corps». Les responsables des tueries des jeunes sont restés donc impunis et les commissions lancées par Bouteflika pour réformer l’école, la Justice et l’Etat sont restées sans suite. Tout cela renseigne sur les limites des prérogatives du chef de l’Etat. Mais Bouteflika est un mythe vivant. On lui prête d’avoir bâti son système alors qu’en réalité c’est le système qui s’est servi de lui. Ayant succédé au général Liamine Zeroual, Abdelaziz Bouteflika a hérité de l’appareil militaro-policier mis en place par Houari Boumediene mais qui a été fortement réaménagé pendant la guerre civile des années 1990. Les principaux appareils de renseignement (qui seraient au nombre de deux) qui ont prospéré à l’ombre de la lutte antiterroriste, une fois la paix revenue, avaient vu leur ascendant monter en flèche.  Mais divisés par des conflits d’autorité et habitués à agir sans concertation durant le combat contre la subversion islamiste, ils ont eu tendance à reproduire les mêmes erreurs après qu’ils eurent défait militairement l’islamisme.

 Qui gouverne l’Algérie ?

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Athmane Tartag, homme fort du renseignement algérien

 Certainement pas Saïd Bouteflika, parce que ce dernier ne peut jouir davantage de pouvoir que n’en a eu son frère ainé.  Il peut, certes, représenter une petite once d’autorité attachée à son rang et à ses rapports avec les hommes d’affaires, sans plus. Les véritables décideurs ne sont pas ceux qui s’expriment fréquemment dans les médias, casquette militaire sur la tête, mais ceux qui s’habillent en civil et qui se gardent de communiquer avec la presse. La crise actuelle s’explique en outre également par l’échec de l’expérience du multipartisme qu’atteste le fait que les partis n’ont pu imposer des élections crédibles et ce, depuis trois décennies.  Il en est résulté de tout cela l’émergence d’un pouvoir dominé par des factions qui savent gérer les conflits meurtriers mais peu préparées pour construire l’avenir d’un pays. Le départ de Bouteflika certes ne réglera pas la crise, mais de deux maux il faut choisir le moindre : en attendant des jours meilleurs, il vaut mieux être dirigés à moitié par un politicien classique que complètement par un homme aphone et absent.  

Larbi Graïne

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Cet article a 1 commentaire

  1. mais çà fait deja un bail qu il la pris

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