Quelques constats sur la genèse et l’évolution du MAK

© Larbi Graïne

22 juin 2018

L’annonce faite par Ferhat Mehenni d’une constitution en Kabylie d’ ”un corps de contrainte” a suscité des réactions d’indignation dont leurs auteurs semblent avoir pensé que l’indépendance de la Kabylie, pourrait être acquise avec des fleurs et des chrysanthèmes. Pourtant, on sait que les idées d’indépendance ont toujours constitué des idéaux pour lesquels les hommes et les femmes se déclarent être prêts à mourir. Il n’empêche, le MAK a été sommé de se souvenir de ses débuts pacifistes.

Or s’il tire ses origines du Mouvement culturel berbère, l’organisation fondée par Ferhat Mehenni s’en est nettement démarquée, en abandonnant la revendication culturelle au profit de la revendication territoriale. On est donc face à une entité politique relevant d’une toute autre nature que celle qu’on veut nous décrire. Dans sa logique, elle doit asseoir son hégémonie dans le territoire qu’elle revendique et ce, en se donnant d’ores et déjà les moyens de pouvoir y exercer son contrôle.  

C’est donc dans la perspective d’une insupportable confrontation physique entre l’État central et les indépendantistes, que le MAK est dénoncée comme une anomalie ou une déviation par rapport au MCB originel. Ce qu’évidemment il n’est pas.

Genèse du MAK

Le MAK est né simultanément avec les Âarouch, qui prétendaient s’appuyer sur les anciennes confédérations de tribus kabyles. Bien que les deux organisations divergent sur un certain nombre de points, elles se rencontrent en revanche sur d’autres, principalement, l’inscription sur les tablettes du berbérisme des questions politique, socio-économique et sécuritaire.

Au risque de schématiser, les Âarouch peuvent être appréhendés comme un mouvement pré-MAK, en ce sens qu’il est autonomiste dans la pratique et nationaliste sur le plan théorique. Le caractère autonomiste se décèle dans une praxis sociale intégrant l’espace tribal, qui en Algérie du nord du début du XXI e siècle, correspond au territoire de la Kabylie. Le mot «Âarouch » (tribus) sous lequel est désignée l’organisation, n’est que la marque tautologique du vocable «Kabyle» qui dérive lui-même du mot « tribu ».

Les Âarouch et le MAK ont vu le jour au milieu du tumulte du soulèvement du Printemps noir (2001), à l’époque où la gendarmerie avait tiré sur des jeunes  à balles réelles. Ce sont deux formations fausses jumelles enfantées par la douleur de l’espoir déçu des partis politiques « kabyles » et des crimes impunis des gendarmes. Dépassés par la situation, les partis politiques du RCD et du FFS durent rapidement céder la place aux Âarouch. C’est ainsi qu’en ce début de l’année 2001 la Kabylie se rend compte avec horreur et stupéfaction, qu’à l’ombre de l’État algérien la sécurité ne lui était pas garantie. Elle sent même son cas s’aggraver : à l’insécurité ancienne, de nature linguistique et culturelle, est venue s’ajouter l’insécurité physique.

Embourgeoisement des élites berbéristes  

Une décennie de «multipartisme» avait suffi à démystifier les partis berbéristes dits «démocrates». Au cours du Printemps noir, se sentant détrônés, ils n’avaient eu de cesse de guetter l’effondrement des Âarouch. Quand cela a eu lieu, ils enterrèrent les revendications des populations notamment leur demande de justice. Ainsi, nous ne tarderons pas à faire la pénible découverte que le  berbérisme comme beaucoup d’autres idéologies est sujet à déperdition. J’ai personnellement sillonné la Kabylie dans le milieu des années 2000, et là où je passais, les habitants observaient avec amertume que les maires élus sur les listes RCD ou FFS ne se distinguaient en rien de leurs prédécesseurs du FLN.

Le berbérisme subissait un phénomène assez classique : l’embourgeoisement (dans le sens le plus réactionnaire du terme) de ses élites, car l’embourgeoisement quand il est adossé à des valeurs culturelles, n’est pas mauvais en soi. Insérées dans l’économie rentière, dont elles vont devenir trop dépendantes, les élites kabyles se coupent de la réalité du terrain, et ce d’autant plus qu’une guerre civile atroce les y encouragera, en leur faisant adopter les attitudes des apparatchiks qui vont se barricader dans des sites sécurisés de la capitale. De ce «retranchement» naîtront les « berbéristes » de la planche à voile, du yacht et de la moto Yamaha 1.  

A côté de cette  «bourgeoisie» naissante qui émargeait dans les réseaux clientélistes de l’État, a toujours existé une bourgeoisie du secteur privé qui a, plus ou moins, pris ses distances avec les réseaux étatiques. Mais cette classe de gens aisés, même si elle peut être intéressée par l’essor de la culture berbère, et être tentée de lui venir en aide, ne s’en sent pas moins ligotée par les mœurs du système. Théoriquement l’arsenal juridique algérien offre toutes les garanties pour qu’un mécénat culturel berbère puisse exister. Mais dans la pratique, ayant intériorisé les codes non écrits du régime, aucun patron, aucun industriel kabyle n’ose consentir des aides au profit de projets culturels berbères et ce, de crainte de voir son entreprise affaiblie par de multiples embûches.

En haut lieu, on sait que le potentiel économique kabyle est tellement énorme qu’il est susceptible, s’il est mis au service de la culture berbère, de faire basculer celle-ci dans l’ère moderne.

La Kabylie arrimée à ses diasporas

On a souvent comparé la Catalogne avec la Kabylie, pour faire observer que la première est pourvue d’une bourgeoisie et que la seconde en serait dépourvue. Cet état de fait justifierait que la région espagnole puisse mériter l’autonomie mais pas la région algérienne. Le MAK à ses débuts quand il défendait l’option autonomiste, avait dû tenter et ce, sans succès, de drainer vers lui les capitaux kabyles. C’est de guerre lasse qu’il se replia sur les terres plus clémentes de l’émigration kabyle en Europe et en Amérique du Nord.

Le MAK, c’est quoi ? Si nous devons le résumer en quelques mots, nous dirions que c’est l’interconnexion de la Kabylie avec ses diasporas, car le mouvement de Ferhat Mehenni a pallié l’absence d’une bourgeoisie locale par les élites installées à l’étranger. Il a  trouvé régulièrement dans les milieux émigrés des sources de financement dont il avait besoin pour organiser des manifestations et mener des campagnes caritatives en Kabylie. Si en novembre 2016, l’ex-président du MAK, Bouaziz Aït-Chebib, a perdu son bras de fer avec le président du GPK, c’est parce qu’il n’avait pu bénéficier du soutien de la diaspora.

On comprend pourquoi l’organisation indépendantiste tranche avec le reste des formations politiques algériennes, qui toutes vivent grâce à la générosité de l’État, et qui de ce fait, sont politiquement neutralisées.

Déclin et renaissance du berbérisme

Après le Printemps noir, le berbérisme semblait sérieusement essoufflé. C’est le MAK qui dut le réanimer en l’emputant de ses prétentions nationalistes. Faisant preuve d’opportunisme, le GPK décide de tirer profit de la situation engendrée par le  Printemps dit arabe, pour passer de la revendication d’autonomie à celle du droit à l’autodétermination. Face à l’avancée de l’indépendantisme kabyle, les autorités algériennes, effrayées, ont été contraintes de consacrer le berbère comme langue officielle et le jour de l’An berbère comme fête légale.

L’autonomie après l’indépendantisme ?

Le problème du RPK qui revendique l’autonomie régionale,  c’est qu’il vient vendre ce concept après que la formation politique qui l’y a précédé sur ce terrain a échoué à en faire la promotion. Son arrivée tardive a d’autres conséquences : il doit se frayer une place sur les terres conquises par le MAK, c’est-à-dire l’émigration, faute de quoi sa tentative de s’implanter en Kabylie risque d’être un vœu pieu, sachant que l’idée de l’indépendance séduit une grande partie de la jeunesse. Si le MAK n’a pu pressurer les couches aisées en Kabylie ou de l’Algérois, il n’y a pas de raisons de croire que le RPK y parviendrait. Sauf à imaginer un coup de pouce de la part de l’État, ce qui nous amène dans le domaine de la politique-fiction. Quoi qu’il en soit, toute entité qui serait tentée de concurrencer le mouvement indépendantiste serait tenue de lui disputer ses positions au sein de l’émigration, ce qui déjà n’est pas une mince gageure.  

Dans les faits, le berbère n’est ni langue nationale, ni langue régionale

En dépit de tous les développements qu’a connus la question berbère en Algérie, force est de constater qu’elle n’est pas encore résolue. Outre qu’elle a muté en une question kabyle, les acquis concédés aux berbérophones sont loin d’être irréversibles. Malgré la révision constitutionnelle de 2016, on est arrivés à cette situation étrange qui fait que tamazight n’est ni langue nationale, ni langue régionale. C’est à ce niveau que l’on peut soupçonner les visées ethnopolitiques du gouvernement algérien. En outre, on peut, s’attendre au pire avec l’académie de langue berbère qui s’apprête à ouvrir ses portes. Appelée à trancher la question des caractères d’écriture, elle est susceptible de faire le mauvais choix, si elle venait à opter pour les tifinagh qui semblent avoir la faveur des autorités. Si un tel choix venait à se confirmer, cela reviendrait à renvoyer à l’analphabétisme plusieurs milliers de personnes qui, depuis 1995 avaient été scolarisées  en berbère à l’aide des caractères latins.

Aussi, tandis que l’avenir de la langue berbère se joue en Kabylie, on distrait les militants berbéristes avec des questions relatives à la généralisation de la langue au reste de l’Algérie. Le HCA lui-même se montre dépassé quand il évoque l’amazighisation (berbérisation) des enceintes officielles. Or, cette opération consiste en l’apposition sur les frontons des édifices publics de panneaux en lettres tifinagh que personne ne comprend. Ces tifinagh qui symbolisent la berbérité, sont considérés comme des icônes et sont destinés à être vus et regardés mais non à être lus et déchiffrés. Les lettres qui servent véritablement à cela sont en arabe et placées juste au dessus des lignes en tifinagh. Cela conforte l’idée que toutes les concessions consenties en matière de berbérisme étatique (tamazight langue nationale et officielle, jour de l’An berbère) ne sont que de la poudre aux yeux. Derrière tous ces artifices se cacherait l’intention ethnopolitique : faire disparaître la langue berbère.  Un constat, qui déjà, a été fait avant nous.

Cela revient à faire le lit du MAK, lequel va probablement faire monter la pression. La solution démocratique aurait été idoine s’il y avait une volonté politique de la part des autorités. Mais il est à craindre que cette option ne sera sérieusement envisagée que lorsqu’il sera vraiment trop tard.

Larbi Graïne 

Cette contribution sur le mouvement indépendantiste MAK est parue sur Le Matin d’Algérie

  1. Précisons que des élus intègres peuvent exister bien qu’ils soient rares. Le phénomène s’observait même à l’ère du parti unique
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