Portrait de Bouteflika, les Algériens et le DRS : Partie 1

<img src="image.jpg" alt="Partisan de Bouteflika" />Publié le 7 septembre 2018

Le 5 juillet dernier alors que l’on fêtait le 56e anniversaire de l’indépendance, l’attention de beaucoup d’Algériens a été attirée par la présence dans le défilé d’un portrait géant du chef de l’État. Porté par des Scouts, il fut applaudi devant la tribune officielle. Retour sur un rituel qui n’est pas aussi nouveau qu’on pourrait le croire.

On est le 25 février 2012, je me trouve à la salle de cinéma Sierra Maestra, ex Hollywood, dans le centre d’Alger. J’y viens couvrir pour le compte d’un quotidien algérois le congrès constitutif d’un nouveau parti politique : le Parti des jeunes d’un certain Dr Hamana Boucharma. Cette formation politique fait partie des trente heureuses privilégiées qui venaient de voir aboutir leur demande d’agrément, et ce après une période de gel ayant débuté en 1999.
Comment va se présenter ce parti, quel est son programme, comment compte-t-il se positionner dans le champ politique ? J’attendais avec curiosité de voir ce qui allait sortir du tréfonds de la société algérienne. Il y a à peu près une année le pays était secoué par des émeutes de « l’huile et du sucre ». Un mouvement politique d’opposition, la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) était née dans le sillage de ces manifestations violentes. La CNCD avait en vain appelé au départ du régime en place. La contestation avait duré jusqu’au mois de juin 2011 mais sans pouvoir susciter une grande mobilisation. Il aura fallu quelques semaines pour voir les différents animateurs du mouvement se retirer un par un. Même le vieux FFS qui en faisait partie avait fini par y renoncer.
En délivrant l’agrément à une nouvelle foultitude de partis, et ce, après une longue période d’hibernation, les autorités délivraient un message subliminal : on va aller vers une ouverture politique semblable à celle qui a suivi les émeutes d’Octobre 1988.
A peine suis-je entré dans la salle qui était pleine à craquer par une foule de militants, que j’aperçois le portait officiel d’Abdelaziz Bouteflika. Peu de temps après, Hamana Boucharma fait son apparition. Il est emmitouflé dans un pardessus gris et un pantalon en tergal. Deux femmes habillées de tailleurs et trois hommes arborant des costumes gris sans cravate sont à ses côtés en tant que membres du bureau devant présider les travaux du congrès. Dans un arabe châtié, Boucharma qui rejoint une tribune surplombée du portrait de Bouteflika, entame son discours en dénonçant le traitement réservé aux jeunes par les autorités. Sans transition il se met à louer les mérites du premier magistrat du pays en lui donnant du fakhamatouhou (son excellence). A l’évocation du nom de Bouteflika, les ovations fusent, contraignant ainsi l’orateur à marquer une pause.
J’ose approcher une jeune consœur hidjabée (voilée) : – « Vous ne croyez pas qu’il se passe quelque chose d’anormal ? On fonde un parti politique censé être d’opposition, tout en se réclamant du chef de l’Etat ? ». Mon interlocutrice me regarde avec étonnement : – « C’est une marque de respect envers le président de la République » dit-elle péremptoire. J’ai essayé de lui expliquer qu’en politique, il est permis de critiquer un président. Après quelques minutes d’échanges, je réalisais que nous avions entamé un dialogue de sourds.

Bouteflika, monarque

En réalité le rituel auquel je venais d’assister est un rituel déjà bien ancré. Deux partis politiques (de l’administration), le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national démocratique (RND) s’y adonnaient depuis que Bouteflika est arrivé au pouvoir en avril 1999. Contrairement à ce qu’on peut en penser, ce rituel n’est pas inspiré par la présidence. Il a été conçu dans les laboratoires de la police politique. Il fallait faire apparaitre aux yeux de l’opinion publique que la présidence est la vraie détentrice du pouvoir.
Pour ce faire, il est demandé à trois partis, le FLN, le RND et le MSP de se ranger derrière le nouveau chef de l’État. Il était facile d’obtenir le consentement des deux premiers qui sont totalement inféodés au DRS. Créé en 1997, le RND ne présentera jamais de candidat à la présidentielle, tandis que l’ex parti unique ne le fera qu’une seule fois en parrainant Benflis à la présidentielle de 2004 1 . Quant au MSP, il sera vite caporalisé 2 après qu’il a accepté d’être admis dans le giron du pouvoir en contrepartie de postes ministériels, de sièges dans les assemblées élues et de la satisfaction de certaines revendications islamistes.

Le FLN et le RND à la pointe du rituel  

Ce sont donc le FLN et le RND qui ont introduit le rituel de l’allégeance par lequel ils entendent accorder leur confiance à Bouteflika. Le portrait du chef de l’Etat, généralement de grande dimension y occupe une place centrale. Il orne l’arrière-fond de la tribune à l’occasion des meetings qu’animent les chefs respectifs de ces deux formations politiques.

Ayant des sigles différents et lors même qu’elles prétendent avoir chacune son identité propre, ces deux formations rivalisent face à leur public respectif de courbettes et de zèle en guise d’hommage à Abdelaziz Bouteflika. Ce rituel cible la génération montante des jeunes scolarisés issus des couches populaires dans les rangs desquelles la guerre civile des années 1990 avait fait le plus grand nombre de morts et de disparus. Ainsi après le bâton, est venu le temps de la carotte. Il faut bien offrir à ces jeunes dont les pères dangereux ont rêvé de république islamique une république bouteflikienne qui les maintiendrait dans le même univers mental que celui de leurs parents mais tout en l’expurgeant des idées de révolte et de soulèvement.
Pour suranné qu’il soit, le rituel du culte de Bouteflika réactive l’imaginaire du roi musulman de l’époque médiévale. Ce qui est mis en avant c’est le respect et l’obéissance qu’on doit au commandeur des croyants. C’est le cérémonial de la ba‘ya, par lequel les musulmans s’engagent, individuellement ou collectivement à reconnaître l’autorité du souverain et ce, en échange d’une protection. Comme le souligne l’anthropologue Malek Chebel ce type de représentation du leadership est imposé par « la dictature politico-militaire qui exige de ses sujets un abandon total de leurs convictions personnelles au profit de la pérennité du régime 3 ». Par beaucoup de ses aspects, ce rituel nous rapproche du royaume du Maroc. Mais aussi par le fait que Bouteflika lui-même a tenu à faire construire une mosquée encore plus haute que celle de Hassan II. On dit que « les plus grandes propagandes puisent profondément dans les mêmes sources […] une même inspiration à la communauté perdue les inspirent 4 ». (A suivre…)

Larbi Graïne

  1. La participation d’Ali Benflis à la présidentielle de 2004 dont il sortira vaincu, semble être inspirée par le DRS. Elle aurait été utilisée comme moyen de pression afin d’obtenir davantage de concessions de Bouteflika. Le sort de Benflis a été scellé une fois que le but a été atteint.
  2. Le président d’alors, Mahfoud Nahnah qui avait participé à l’élection présidentielle de 1995 sera empêché grâce à une nouvelle disposition de la constitution révisée en 1996 de se représenter lors de la présidentielle de 1999. La nouvelle disposition exigeait pour tout candidat à la magistrature suprême de fournir une attestation de sa participation à la guerre d’indépendance.
  3. Malek Chebel, La formation de l’identité politique, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1998.
  4. Jean-Marie Domenach, La Propagande politique, Puf, coll. »Que sais-je ? », 1950.
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