Ouyahia à la rescousse d’un Bouteflika politiquement mort

26 juin 2018

C’est avec plaisir qu’on écoute le Premier ministre Ahmed Ouyahia, non pas pour les vérités qu’il assène car il n’en vous dira point mais pour son art de l’esquive et de la comédie. Parfois, on pressent chez lui une note de sincérité et – là je risque de me contredire- quand il s’amuse à expliquer au parterre de journalistes présents qu’il est l’objet de « fantasme ». Ouyahia rigole presque en pensant à l’ambition qu’on lui prête de succéder à Bouteflika. Il regarde avec regret ces journalistes suspendus à ses lèvres, et qui voient en lui le futur Président. Il leur sourit avec malice, de l’air de leur dire vous perdez votre temps à me suivre. Car l’homme ne cesse d’affirmer et de réaffirmer qu’il est le serviteur de l’État, c’est-à-dire, qu’il n’est pas un politique et qu’il n’est là que pour exécuter la politique qu’on lui demande. Ouyahia dresse un portrait de lui-même aux antipodes de celui de Bouteflika qui, lui, s’était présenté sous les traits d’un messie, un livre à la main. Peut-être y a-t-il une relation de cause à effet entre le rôle dont l’homme  se sent investi et l’aisance à communiquer en toute situation. Ouyahia répond instantanément à toutes les questions par un sourire angélique comme s’il les attendait. Pour rassurer sur l’état de santé de Bouteflika, il se constitue comme témoin et jure de dire la vérité rien que la vérité. Le chef de l’État serait d’après lui en possession de toutes ses capacités  de gestion, d’analyse, de gouvernance et d’évaluation. Il regrette que des gens aient considéré la maladie présidentielle comme une « honte ». Et cerise sur le gâteau Ouyahia appelle le Moudjahid Bouteflika à se présenter à un 5e mandat.

Ouyahia lit-il les BRQ ?

 Je me demande si Monsieur Ouyahia lit les BRQ ? Ce n’est pas la honte qu’on ressent mais un sentiment de révolte et d’indignation. Nous sommes révoltés non pas contre Bouteflika qu’on sait être absent mais contre la politique anticonstitutionnelle d’Ahmed Ouyahia. La constitution interdit à tout malade ne pouvant honorer ses responsabilités, de briguer un mandat présidentiel et Bouteflika en est un.  Point n’est besoin d’un certificat médical pour authentifier la maladie car elle se cristallise nettement dans un trait physique : le Président a perdu l’usage de son appareil phonatoire. Le Premier ministre n’est pas sans savoir que c’est l’élocution qui fait qu’une personnalité soit politique. Un homme politique est d’abord un orateur, un maître de rhétorique dont la voix compte pour quelque chose de primordiale. Or les cordes vocales de Bouteflika ont cessé de vibrer. La voix présidentielle s’est tue, on entend plus son débit, son volume, la manière dont sont articulés les mots, le rythme, l’intonation et l’accent sur les mots. Aristote dit que la finalité du langage est politique. Sans langage, il n’y a pas d’action. Et le langage appelle une réponse. Or Bouteflika ne répond pas. Toutes les sollicitations pour le faire s’exprimer sont restées vaines. Cela fait des lustres que Bouteflika ne s’est pas adressé à son peuple. Dans ses sorties, on le voit se murer dans un silence pesant et les citoyens qui viennent à sa rencontre, se sentent obligés de le regarder et de le scruter que de lui parler. Un chef d’État digne de ce nom doit pouvoir s’exprimer oralement. A lui seul cet argument est largement suffisant pour valider  juridiquement  l’état d’empêchement du président de la République. Depuis de longues années, ce dernier ne communique qu’à coup de messages et de communiqués. Ayant perdu voix au chapitre et n’étant plus homme de parole, Bouteflika est politiquement mort. C’est d’ailleurs son entourage qui parle et mène campagne à sa place. Ce sont les autres qui luttent pour la préservation du pouvoir de Bouteflika.  

La constitution ne précise pas si l’on doit interdire à un homme ou à une femme frappée de cécité à se porter candidat(e), parce que le sens commun et le sens médical se rejoignent pour admettre qu’un(e) aveugle ne peut présider aux destinées d’un pays dût-il (elle) jouir de toutes ses facultés mentales. Il en est de même de toute personne ayant perdu la faculté de parler. L’Exécutif actuel  a donc enfreint la constitution parce que le devoir de tout Premier ministre est de ne pas accepter de former son cabinet sous un chef d’État inapte à assumer ses fonctions. Les ministres qui font partie de ce gouvernement en portent également une grande part de responsabilité. En outre, il ne faut pas perdre de vue, que c’est sur la base des déclarations d’Ouyahia attestant de la bonne santé du Président et de ses appels à se présenter pour un 5e mandat, que le Conseil constitutionnel trouve raison de ne pas se réunir afin de déclarer l’état d’empêchement du chef de l’État et ce, conformément à l’article 102 de la constitution. Il va sans dire que Monsieur Ouyahia a, du coup piétiné un autre article de la constitution, à savoir l’article 88, lequel stipule que le président élu ne saurait briguer plus de deux mandats.   

Post-scriptum

On aura mesuré l’écart qui existe entre l’époque d’aujourd’hui et celle des putschistes et autres révolutionnaires, qui bien que dictateurs condamnables, étaient néanmoins animés par des utopies scientifiques ou politiques avec lesquelles ils pensaient changer le monde. Ouyahia est bien un personnage terne. Il ne se présente pas comme le chef d’une école, le chef de file de quelque chose, l’incarnation d’une idée. Il a l’âme du subordonné tout heureux de son sort, pressé d’exprimer sa gratitude envers ses maîtres qui l’ont porté haut ; jubilant qu’on lui ait fait confiance et fait appel à lui pour organiser une transition dans le vide. Il aime louer les vertus de la « continuité et de la stabilité », mots qui puent la trahison, la corruption, la misère et l’absence de perspective.

Larbi Graïne 

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