Comment la maladie de Bouteflika a détruit l’opposition

 

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Publié le 16 mars 2019

À bout de souffle, le système se montre incapable d’imaginer une porte de sortie en dehors des mises en scène mensongères. Après son séjour à l’hôpital de Genève au cours duquel la rue algérienne n’a cessé de gronder contre lui, Bouteflika est réapparu sur l’écran en train de recevoir successivement Ahmed Ouyahia et le général Gaïd Salah qui, à l’occasion ont joué au garde-à-vous. Perdu et assommé, Bouteflika ne sait même pas pourquoi il se trouve-là, ni pourquoi il fait l’objet de tant de sollicitudes. Cette scène rappelle la visite qu’avaient rendue Abdelmalek Sellal et ce même Gaïd Salah au même Bouteflika alors hospitalisé au Val de Grâce à Paris. Ce moment a été immortalisé par la télévision qui diffusa les images de l’entrevue le 12 juin 2013. C’étaient les premières que les Algériens ont pu découvrir de leur président qui fut admis à l’hôpital parisien un mois et demi plus tôt. Ces images sont annonciatrices du 4e mandat car elles tendaient sans y parvenir à présenter le chef de l’Etat algérien comme un convalescent normal. Mais en vérité Bouteflika n’était pas sorti indemne de l’accident vasculaire cérébral (AVC) qui l’avait terrassé. Dès cette époque-là, il avait perdu ses facultés intellectuelles de discernement. Devenu manipulable, il avait cédé toutes ses prérogatives à son entourage. Depuis avril 2013, c’est un cabinet clandestin qui gère le pays en lieu et place du chef de l’Etat. Cette vérité est essentielle pour comprendre toute la série d’événements qui ont conduit à la situation actuelle.

 L’AVC est catalogué par le Larousse médical comme une maladie dont on ne guérit pas.  Le traitement de l’accident vasculaire cérébral, est-il noté est « d’efficacité limitée, [il] a surtout pour but d’assurer les fonctions vitales du malade et d’éviter l’extension des lésions cérébrales ». Une prise en charge rapide, ce dont Bouteflika aurait bénéficié « permet selon le Larousse de sauver une partie du tissu cérébral en souffrance, et ainsi d’améliorer les chances de survie du patient, de diminuer les risques de séquelles et, le cas échéant d’en atténuer la gravité ».  Pour le Larousse  « les déficits intellectuels sont, en revanche, souvent irréversibles ».  

 L’occasion m’a été donnée de voir de très près Bouteflika et ce, bien avant son AVC. Me trouvant à Chlef avec d’autres journalistes pour couvrir une visite présidentielle, tous les gens des médias présents furent en fin de journée conviés à une pause-photo avec le Président.  Vivement intrigué par cette invitation, je m’y rendais avec la ferme intention de me livrer à un examen attentif du comportement du chef de l’Etat. Je me suis débrouillé pour me tenir légèrement en retrait. La première impression que j’ai eue c’est que Bouteflika était sujet à des absences. Il s’enfonçait dans une sorte de rêverie éveillée. Pendant les 10 ou 15 minutes qu’a duré la rencontre, le chef de l’Etat, les yeux hagards, le regard fuyant, paraissait ne plus savoir où donner de la tête.

Après l’avoir vu dans cet état, je m’attendais sincèrement à une annonce imminente de la mise en fin de ses fonctions. Rien de tout cela n’arriva. Non seulement Bouteflika ira jusqu’au bout de son 3e mandat, mais en plus d’avoir subi un AVC, il en briguera un quatrième.

En fait, jusqu’avant son AVC, Bouteflika gouvernait par intermittence. Pendant les moments de lucidité il pouvait recevoir les chefs d’Etat et de gouvernement, mais dès qu’il rechutait il disparaissait de la scène, déléguant une partie de ses activités à ses plus proches collaborateurs. On n’aura jamais vu, au demeurant, autant de « représentants spéciaux du président de la République » que sous son règne.

Le 4e mandat  

Partant du constat que le 4e mandat est la phase terminale du régime politique qui a été mis en place en 1962, et sans s’attarder sur la corruption qui a prospéré sous  l’influence des nouveaux oligarques ; il est important de décrire les traits saillants qui caractérisent cette période. Car la crise que nous vivons aujourd’hui découle du fait qu’on ait maintenu à la tête de l’Etat une personne complètement invalide. Ce n’est pas la première fois qu’on foule au pied la loi fondamentale, mais de toutes les violations que celle-ci a subies, elle est celle qui a induit les conséquences les plus lourdes pour la société.  

 Le maintien de Bouteflika à la tête de l’Etat et ce, en dépit de son incapacité à gouverner est donc un acte anticonstitutionnel. 

La violation de la loi fondamentale a eu pour conséquence de voir :

  • Un pouvoir clandestin se substituer au pouvoir légal, les prérogatives du chef de l’Etat ayant été transférées à un groupe opaque, protégé par la police politique.
  • Le pouvoir légal est représenté par un vieillard aphone et paralysé qui s’adresse à son peuple par le biais de lettres écrites par d’autres. Il est exhibé lors des visites de dirigeants étrangers dont on escompte qu’elles convaincront le peuple que son président a gardé sa clairvoyance.
  • L’ensemble du gouvernement en est réduit à jouer la comédie du Conseil des ministres, la presse à diffuser des fake-news attribuant les décisions de l’autorité informelle au président-fantôme.

Il en est résulté un climat politique malsain où le mensonge officiel tient lieu de vérité incontestable.  

L’opposition et la maladie présidentielle

Sans remonter à très loin, le discrédit dont l’opposition est aujourd’hui l’objet vient en grande partie du fait qu’elle a grandement fermé les yeux sur la maladie présidentielle. Le pouvoir en place a réussi à la neutraliser en l’intégrant dans un système vicié placé sous l’égide d’un chef invisible et inaudible.   

Pourtant en avril 2011, au lendemain des « émeutes du sucre », Ali Yahia Abdenour, ex. président de la Ligue algérienne des droits de l’Homme avait plaidé ouvertement pour l’application de l’article 88 de la constitution afin de démettre Abdelaziz Bouteflika pour cause de maladie. Dirigé alors par  Saïd Sadi, le RCD qui semblait être sur la bonne voie, avait appuyé fortement cette demande. Le FFS aurait pu soutenir la démarche, mais il semblerait qu’il tenait rigueur à son rival de s’être rangé du côté du pouvoir durant la guerre civile. Hormis donc le RCD et Ali Yahia Abdenour, il n’y a pas eu au cours du 3e mandat de voix qui se soient élevées pour demander le départ du chef de l’Etat. Mais en juillet 2013, soit après le retour de convalescence de ce dernier, le RCD passé entre temps sous la direction de Mohcine Belabbas, reviendra à la charge pour exiger  une « expertise médicale indépendante » à l’effet de «constater une infirmité préjudiciable au bon fonctionnement de l’Etat». Le même parti estime que les Algériens ont maintenant la certitude que Bouteflika est dans l’impossibilité de gouverner. Mais ce discours du RCD tout à fait novateur date de l’époque où il brûlait de faire une cure d’opposition.  Chaque samedi, Saïd Sadi bravait les forces de l’ordre à Alger pour réclamer le « départ du système ». C’est lui qui avait donné un peu de coloration à cette éphémère Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), dont la naissance avait coïncidé avec la Révolution du jasmin. Cette fronde impertinente a valu au RCD d’être mis en quarantaine par le pouvoir. En 2012, tandis que le FFS faisait un retour remarqué à l’Assemblée nationale populaire (APN), le RCD était tenu de s’éclipser. Il devra attendre l’élection législative de 2017 pour réintégrer le giron parlementaire. Ayant retrouvé son quota de sièges après cette période de disette, Mohcine Belabbas, peut alors déclarer au magazine français Le Point daté du 27 février 2017 que Bouteflika « continue à gérer le pays ».  Il soutiendra mordicus que « le chef de l’Etat n’a jamais géré le pays comme il le gère depuis 2014. » Et de s’exclamer «La raison est très simple. Quel chef d’Etat algérien a osé réviser la Constitution aussi profondément comme l’a fait Bouteflika en février 2016 ? Et quel chef d’Etat a révisé la loi électorale pour exclure des partis politiques de la compétition électorale comme Bouteflika l’a fait ? Rien de cela n’aurait pu avoir lieu si le chef de l’Etat ne dirigeait pas.» On aura rarement vu un retournement de veste de cette coupe.

Le positionnement du FFS par rapport à la maladie de Bouteflika semble avoir été déterminé non seulement en raison de sa rivalité avec le RCD, comme on vient de le voir, mais aussi en raison du désengagement progressif pour cause de grand âge de son chef historique, Hocine Aït Ahmed. Le FFS pouvait tout de même réviser sa position mais il ne l’a pas fait, préférant lui aussi s’embarquer dans le 4e mandat. Ce parti justifie ce choix par sa volonté de se rapprocher des centres de décision afin de concrétiser son projet d’une conférence de consensus à même de fixer les conditions d’une transition qui aboutirait, à terme, au départ du pouvoir en place et ce, sans recours aux manifestations de rue. Ce choix que le parti qualifie de « tactique » s’avère être un désastre stratégique. Ou bien le FFS est de connivence avec le système, ou bien il s’est mépris sur lui-même. Les développements récents que connait le pays prouvent que cette formation politique vit sur une autre planète.  Dans la pure langue de bois, ses responsables soutiennent que le pays vit « une crise de régime » et « pas une crise de personne ». Ce discours fera perdre au plus vieux parti d’opposition l’espace protestataire qu’il avait longtemps occupé. Manquant de psychologie la plus élémentaire, il a ignoré l’humiliation que les autorités font subir au peuple en lui imposant un vieillard hémiplégique, incapable de prononcer la moindre parole. Le FFS cédera ainsi l’espace protestataire au mouvement Mouwatana précisément parce que celui-ci n’a eu de cesse de se dresser contre le 5e mandat en arguant de la dégradation de la santé du chef de l’Etat et de l’usurpation du pouvoir par son entourage. En se montrant plus soucieux de l’éthique politique, Mouwatana a ainsi gagné en visibilité. Cependant, il se peut que le FFS ait eu de bonnes intentions,  mais qu’il soit victime de ses propres limites et imperfections. Outre qu’il reproche à Soufiane Djilali d’avoir participé au Conseil national de transition (CNT) sous Liamine Zeroual ; il aurait perdu ses capacités analytiques depuis qu’il a voué aux gémonies nombre de ses cadres les plus compétents. Dans l’hypothèse où il serait devenu naïf, le parti fondé par Aït Ahmed, a dû penser que la meilleure façon d’obtenir gain de cause est de ne pas heurter l’orgueil qu’il sait être démesuré des membres composant le pouvoir informel.

Toujours est-il que le FFS s’est retrouvé dans cette position paradoxale de vouloir à la fois faire battre le régime et adopter une attitude très conciliante à l’égard des tenants du pouvoir.  Ce flou dans la communication, ajouté à l’abandon de l’espace protestataire, ont relégué au second plan le boycott de l’élection présidentielle auquel ce parti avait appelé.

Le cas du PT est caractéristique de ces formations hyperconservatrices qui se croient de l’extrême-gauche. Louisa Hanoune, sa secrétaire générale a, de tout temps accompagné Bouteflika dans tous ses mandats. Elle a pris goût à se présenter contre lui aux élections présidentielles successives pour ensuite pactiser ensemble pendant toute la durée des mandats. Pourfendeuse de ceux qui demandent l’application de l’article 88 de la constitution, elle tenait à couver son président-malade jusqu’au jour où elle comprend qu’il n’y avait rien à en tirer. Alors elle alerte le landerneau politique algérois : « Le président ne gouverne plus, il en est incapable » lance-t-elle. En décembre 2015 elle réussit à joindre à sa propre signature celles de 14 autres personnalités pour demander une audience à Bouteflika afin de vérifier si c’est bien lui qui dirige le pays. Une année et demie plus tard, Louisa Hanoune oublie tout. Qu’est-ce que vous voulez qu’elle fasse ?  Ne pouvant supporter l’idée de perdre son quota de députés au parlement, le 15 mars 2017, soit à la veille des élections législatives du 4 mai, elle déclare que « Les pires rumeurs sur l’état de santé de Bouteflika sont infondées».  Etant donné que les pouvoirs informels sont faibles et tremblent à l’idée d’être démasqués, il devenait facile d’exercer une forme de chantage en menaçant de dénoncer le produit de la contrefaçon.

Le mouvement populaire et l’opposition 

Le système politique que le mouvement populaire du 22 février dénonce englobe cette imbrication entre pouvoir de l’ombre et cette catégorie d’opposition complaisante. Il ne faut donc pas s’étonner si Louisa Hanoune soit confondue avec le système, car elle en fait partie.  Ce système qui repose sur le mensonge (Voir l’article sur le mensonge d’Etat qui a été censuré) mobilise un personnel composé de faussaires.

Dans cette Algérie du 4e mandat, il y a eu peu de dirigeants de l’opposition ou de la société civile qui ont osé dénoncer l’humiliation du peuple algérien et du mensonge permanent dans lequel on l’avait enlisé.   Les voix qui s’étaient élevées ont été vite étouffées  ou marginalisées.  Qu’on se rappelle du cri conjoint d’Ali Yahia Abdennour, Ahmed Taleb-Ibrahimi et du général à la retraite Rachid Benyellès. En octobre 2017 ils avaient fustigé « les responsables [qui] poussent l’arrogance et le mépris envers les citoyens jusqu’à préparer la candidature pour un cinquième mandat présidentiel, d’un vieil homme impotent et incapable de s’exprimer ».

L’opposition est appelée, sous peine de disparaître à revoir sérieusement son mode de fonctionnement. Il est significatif que les personnalités qui ont été le plus fréquemment évoquées pour encadrer le mouvement populaire se trouvent soit dans la société civile, soit dans l’opposition marginalisée (parti non agrée ou parti n’ayant pas de députés au parlement). L’idéal aurait été que quelqu’un comme Saïd Sadi prenne le train en marche. Mais hélas, celui qui s’est trompé de société en 1992, se trompe de peuple en 2019. Même discours dénonçant Bouteflika, aucune empathie envers le peuple qui a enduré le parachutage d’un homme que tout destine à rester chez lui. Aucune dénonciation du cercle informel qui s’est emparé des prérogatives du chef de l’Etat. Ceux qui dénoncent l’ordre mensonger s’appellent désormais Fodil Boumala, Karim Tabbou, Mustapha Bouchachi, et parfois Zoubida Assoul et Soufiane Djilali.  Ces hommes et femmes ont en commun d’avoir maintes fois souligné l’incapacité de Bouteflika à gouverner et n’ont pas comme Saïd Sadi pensé que le chef de l’Etat devrait mourir sur son trône. Pour le peuple algérien, Bouteflika est un cadre, juste une vénérable relique à remiser dans un musée. Or certains « démocrates » usent des mêmes éléments de langage que le pouvoir, ils créditent encore Bouteflika d’être du monde des vivants. Ce qui dénote un manque de psychologie.

Au reste, personne ne pouvait croire Lakhdar Brahimi qui entendait vendre aux Algériens l’image, (encore elle !) d’un Bouteflika ayant conservé intactes ses facultés intellectuelles. Le pouvoir clandestin, même dans ses pires moments ne veut pas renoncer à la fausseté. Manquant lui aussi de psychologie, il ne s’aperçoit pas que le président-fantôme est l’incarnation même de l’ordre du mensonge.      

Larbi Graïne    

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