Kasdi Merbah : les deux vies du patron de la SM. Partie 2

<img src="image.jpg" alt="Kasdi Merbah" />Cap Sigli, le dernier baroud de Kasdi Merbah sous la casquette de la SM

Publié le 31 décembre 2018

Alors que Houari Boumediene était plongé dans le coma depuis trois semaines, une information est venue soudainement rompre un ronron médiatique, qui ne parlait que de la maladie du chef de l’État. 

Un avion de type Hercules C-130 appartenant aux Forces armées royales (armée marocaine) a largué durant la nuit du 10 au 11 décembre 1978 des armes, des munitions et des explosifs sur une zone montagneuse du rivage kabyle, entre Bejaïa et Azeffoun, à 1,5 km au sud du cap Sigli. L’avion était attendu par un « commando » de six personnes qui avait allumé des feux de balisage pour faciliter le repérage des lieux. Tout le groupe est arrêté. Le chef, 48 ans, présente le profil idéal de l’opposant : Benyahia Mohamed Sadek, pour ne pas le nommer, est un ancien moudjahid (maquisard) de la wilaya III, qui plus est est un Kabyle déserteur de l’armée française. Il a de bonnes raisons de se rebeller contre l’État puisqu’il s’était vu contraint de céder sa boulangerie pour cause de nationalisation.  L’avion est marocain, les armes sont, semble-t-il, françaises. Si la France représente l’ex-colonisateur, le Maroc, lui, est le pays « frère-ennemi » qui s’est attaqué à l’Algérie dès les premiers mois de l’indépendance.  De plus la télévision algérienne diffuse les aveux de Benyahia Mohamed Sadek. Ce dernier a rencontré à Paris un officier marocain des services secrets avec lequel il élabore l’opération de parachutage. Il appartient à l’Algérien de recruter les hommes à même de réceptionner les ballots d’armes. Ce qu’il fit, une fois rentré en Algérie. Ses recrues sont d’anciens maquisards de la wilaya III. Toujours est-il que la SM avait infiltré ce groupe qui, à l’évidence n’avait aucun relais dans la société. Isolé, il n’est soutenu par aucun parti politique, ni par une quelconque formation d’opposition. En outre, Alger n’a pas jugé utile d’abattre l’avion qui a osé violer son espace aérien. Les acteurs sont donc réels, mais l’opération semble échapper à ceux qui pensent en être les cerveaux. Le Maroc et l’Algérie qui s’échangent régulièrement des invectives sont ouvertement ennemis, mais en sous-main, ils se concertent autant de fois que la situation l’exige. Kasdi Merbah a dû auparavant rencontrer secrètement dans un hôtel suisse Ahmed Dlimi, chef des services marocains pour discuter de l’après-Boumediene. Il est possible qu’ils aient également discuté de l’après-Hassan II, car l’une des vocations des services secrets est de dresser des prévisions pour le futur. Nombre de spécialistes ont fait déjà ce constat : l’Union du Maghreb trouve concrétisation que sur l’unique terrain des services secrets où l’entente est toujours totale.

Pendant donc que les regards étaient fixés sur le psychodrame du cap Sigli, en haut lieu on préparait dans le plus grand secret la succession de Boumediene qu’on savait condamné par la maladie. Les Algériens qui s’apprêtent à faire leurs adieux à l’homme du 19 juin, devaient s’estimer heureux ainsi que leur valeureuse SM, d’avoir su déjouer le plan de déstabilisation ourdi par l’étranger. Au reste, l’Algérie officielle n’a pas manqué d’accuser Rabat, à commencer par Chadli qui va succéder au président mourant.  La désignation du nouveau président a été finalisée lors d’un conclave d’officiers qui s’est déroulé près de Bordj El Bahri, à quelque encablure de l’une des résidences de Kasdi Merbah, plus exactement à l’École Nationale des Ingénieurs et des Techniciens d’Algérie (ENITA) dirigée alors par Larbi Belkheir.  

L’homme politique

Peu après que Chadli Bendjedid eut été « élu » président de la République, Kasdi Merbah devient secrétaire général du ministère de la Défense nationale, cédant ainsi son poste de directeur de la SM au colonel Noureddine Yazid Zerhouni. Merbah est peut-être déçu car il peut bien penser qu’il mérite d’être nommé à la tête du ministère de la Défense. De toute façon il ne conservera pas pour longtemps son poste puisqu’une année plus tard, il est mis sur une voie de garage en étant nommé vice-ministre de la Défense, chargé de la logistique et des industries militaires. Ce fut la dernière fonction que Kasdi Merbah occupera au sein de la hiérarchie de l’armée. A partir de 1982, ce dernier entamera une carrière civile qui le conduira à occuper tour à tour les postes de ministre de l’Industrie lourde, de l’Agriculture et de la pêche, puis de la Santé.

Ces différentes fonctions ont fini de forger à Merbah une réputation d’intégrité et d’efficacité. Cependant, quand le pouvoir de Chadli s’est affaibli suite à la survenue des événements d’octobre 1988, Kasdi Merbah va faire savoir et ce, d’une manière très discrète qu’il est intéressé par devenir chef de l’État. Voulant quêter l’opinion de certains hauts gradés, il se heurtera à la réponse sèche de Larbi Belkheir : Le président français François Mitterrand soutient Chadli.

Face à la menace Merbah, Chadli qu’on surnomme en catimini le « roi fainéant » se rabat sur son directeur de cabinet qu’il venait de désigner à ce poste, à savoir Larbi Belkheir, un officier qu’il avait déjà sous son commandement à Oran (entre 1972 et 1975) quand il était à la tête de la 2e Région militaire. Chadli l’avait perdu de vue suite à sa nomination comme directeur de l’ENITA. Pourtant le dossier personnel de Larbi Belkhier est entaché d’une inculpation gravissime. Dans les années 1970, une enquête de la SM avait mis à jour des malversations commises dans cet établissement. Kasdi Merbah y avait alors apposé, la mention « à radier de l’ANP». Chadli évidemment n’en tient pas compte.  La nomination de Merbah au poste du chef de gouvernement visait finalement à sa  neutralisation. Devenu pour Chadli le danger n°1, l’ex-patron de la SM ne se voit accorder aucun temps de grâce alors qu’on lui confie,- en ces lendemains de tueries qui viennent d’ébranler le régime-, les dossiers les plus épineux. Des grèves suscitées par la présidence éclatent un peu partout. Merbah est même privé de passages à la télévision. L’hebdomadaire Algérie-Actualité, sous la plume de Kamal Belkacem, lequel est briefé par Larbi Belkheir, n’hésite pas à attaquer le chef du gouvernement contraignant celui-ci à censurer la publication. Le journal télévisé en fait ses choux gras, provoquant ainsi la réaction de la Ligue des droits de l’Homme de Miloud Brahimi. Quand des critiques commencent à pleuvoir en si grand nombre, c’est que les jours de celui qu’elles tiennent pour cible sont comptés. Le Cardinal (surnom de Belkheir) en profite pour faire signer à Merbah quelque texte de loi impopulaire, tel que le code de l’information qui devait soulever un tollé général. Aussi, trois jours avant son départ, Merbah signe l’agrément du Front islamique du salut (FIS). Cette mesure semble être inspirée par le Cardinal qui projetait de s’en servir pour imposer des réformes économiques conformes à la vision d’un petit cercle de généraux. Chadli Bendjedid ne s’avisait pas qu’il ne lui restait que deux ans et quatre mois à passer au pouvoir avant que son protégé ne le pousse à la porte de sortie précisément à cause des conséquences qui résultèrent de l’agrément du parti islamiste.

Le 9 septembre 1989, le gouvernement Merbah est officiellement démis de ses fonctions. Il aura tenu dix mois et quatre jours. On aura rarement vu Kasdi Merbah sortir de ses gonds. En pleine conférence de presse, il lance « Hnna Imout Kaci » (j’y suis, j’y reste). Il aurait accepté une mission presque impossible, alors que les caisses de l’Etat sont vides. Il devait assembler en un mois la somme de 800 millions de dollars. Chadli aurait compris que son Premier ministre était en mesure d’apporter des réponses réelles aux problèmes et prendre des décisions qui ne lui auraient pas convenues.

L’énervement passé, la première décision qu’a prise l’ex-patron de la SM, après son limogeage par Chadli est de démissionner du FLN. Il fonde par la suite son propre parti politique : le MAJD (Mouvement algérien pour la justice et le développement). Cet épisode ne passe pas inaperçu : quand Abassi Madani a reçu un émissaire de Merbah pour l’avertir que la grève illimitée à laquelle il venait d’appeler est un « piège » qu’il fallait absolument éviter, le chef du FIS ne le prend pas au sérieux, croyant comprendre que Merbah agissait ainsi par rancune envers Chadli.   

Toujours est-il que le président du MAJD devait constater que l’action qu’il avait engagée quelques années plus tôt en faveur du président en exercice, a eu pour conséquence de renforcer le pouvoir de Larbi Belkheir qui va mettre en coupe réglée l’ensemble des services de sécurité dont la restructuration débouche au lendemain d’octobre 88 sur la naissance du DRS. L’ironie du sort est de voir que le MAJD est infiltré par les agents de Toufik qui vont  informer régulièrement leur chef des contacts et mouvements de l’ex-patron de la SM.

Même s’il se sait menacé, ayant reçu plusieurs avertissements, Kasdi Merbah répond favorablement à la sollicitation du président du HCE, Mohamed Boudiaf qui cherchait de l’aide pour lutter contre la corruption. Après l’assassinat de ce dernier, l’ex-patron de la SM tente de trouver une solution à la crise mais en dehors du cadre fixé par les généraux. Merbah est favorable à un dialogue avec la direction politique du FIS dont il a rencontré secrètement en Suisse quelques uns de ses membres. Mais le 21 août 1993 un attentat terroriste met brutalement fin à la vie de celui qui en savait beaucoup sur tout le monde. Le meurtre est exécuté  avec tel niveau de professionnalisme que personne ne croit le GIA qui s’en est attribué la paternité. L’homme qui vient de disparaître faisait peur : il avait l’oreille des islamistes et les moyens de se faire entendre jusqu’à l’intérieur du sérail.  

Larbi Graïne    

 

Bibliographie

Brahim El Mili Naoufel, France-Algérie, 50 ans d'histoires secrètes (1962-1992), t.1, Paris, Fayard, 2017.  

Rivoire Jean-Baptiste, Françalgérie, crimes et mensonges d'État, Paris, La Découverte/Poche, 2005.

Samraoui Mohammed,  Chronique des années de sang, Paris, Denöel, 2003.

Sifaoui Mohamed, L'histoire secrète de l'Algérie indépendante. L'Etat-DRS, Paris, Nouveau Monde, 2012.
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Cet article a 1 commentaire

  1. رحمة الله على هذا الرجل الوطني الشجاع. الجزائر فقدت انسان عظيم …

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