Kasdi Merbah : les deux vies du patron de la SM. Partie 1

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Publié le 22 décembre 2018

S’il est un personnage de la mythologie ancienne auquel on puisse rapprocher Kasdi Merbah, de son vrai nom Khalef Abdallah, c’est bien celui de Janus. Le Dieu à double tête, des débuts et des fins. On associe volontiers l’image de ce « Boussouf  Boy », comme on dénommait alors les gens du MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons générales), à deux moments distincts de sa carrière militante et politique. Maître espion, Kasdi Merbah fut le père de la redoutable SM (Sécurité militaire) qui, sous Boumediene, exerçait une chape de plomb sur l’ensemble de la société algérienne ; homme politique, il fut le premier à diriger un gouvernement sous le régime du multipartisme. Comment ce chef de la première police politique de l’Algérie indépendante a-t-il pu basculer dans l’opposition pure et dure contre le régime qu’il a contribué à mettre en place ?  Retour sur le parcours exceptionnel de cet homme clair-obscur. 

C’est à l’appel à la grève des études lancées en 1956 par l’Union Générale des Étudiants Musulmans Algériens (UGEMA) que ce Kabyle natif en 1938 d’Aït Yanni, rejoint la base de l’ALN d’Oujda. Il résidait au Maroc où son père était propriétaire terrien. Le jeune lycéen est intégré dans l’école de formation des premiers responsables des services spéciaux algériens qui venait d’être mise sur pied par Laroussi Khalifa et ce, sous la supervision du patron du MALG, Abdelhafid Boussouf.  Kasdi Merbah avait eu comme camarades de classe trois futurs ministres dont l’un d’eux sera nommé par Merbah lui-même quand il deviendra chef de gouvernement : Chérif Belkacem, Abdelhamid Temmar et Boualem Bessaïeh et un futur patron de la police, Ali Tounsi.  Nommé en 1960 chef du service de renseignement militaire du MALG, Merbah prend part en tant que représentant de l’État-major de l’ALN aux pourparlers secrets entre le FLN et la France lors de la rencontre des Rousses du 11 au 19 février 1961, puis à Évian du 7 au 18 mars 1962. Une année avant l’indépendance, Kasdi Merbah fera partie de la promotion « Tapis Rouge » du KGB à Moscou en compagnie de Hassan Bendjelti, qui sera chargé en 1994 du renseignement extérieur, de Mohamed Mediene dit Toufik (qui deviendra patron du DRS), de Djillali Meraou dit Si Salah, futur colonel du DRS, qui perdra en 1995 sa vie dans un attentat terroriste. Au demeurant, ce dernier s’était vu confier pendant la guerre civile la propagande du gouvernement.    

A l’indépendance, Boumediene intègre les services au ministère de la Défense dont il détenait le portefeuille. Il charge deux hommes pour entamer le processus de leur modernisation : le commandant Kasdi Merbah et le colonel Ahmed Bencherif, ancien officier de l’armée française. Ce dernier se voit confier la mission de créer un corps de gendarmerie. Il en deviendra, du reste, le commandant jusqu’en 1977. Anticipant les mauvais coups, le chef de l’armée qui vit dans la hantise des coups d’État, n’hésite pas à lancer des services parallèles tournés vers l’étranger. Il  en confiera la direction à Messaoud Zeghar alias Rachid Casa, un ex du MALG, qui possède un carnet d’adresses exceptionnel aux États-Unis, en Europe et au Moyen-Orient.  Dans le même temps, le ministère de l’Intérieur est instruit pour que les différents services de police informent Boumediene de ce qui se passe dans le pays, et ce,  dans l’ensemble des secteurs d’activités civils et militaires. Ben Bella, quasiment ignoré, va lui-même s’atteler à créer sa propre police.

L’homme de l’ombre

En octobre 1962, la Sécurité militaire est officiellement mise sur pied. Elle va rapidement devenir sous la direction de Kasdi Merbah, le pilier du régime de Boumediene. Le chef de la SM dispose d’une arme infaillible : les archives secrètes du MALG récupérées de la Tunisie et du Maroc. Merbah, les avait lui-même transférées à Alger. Elles contiennent des informations autant sur les ennemis que sur les « frères ». C’est grâce à elles que Boumediene s’assure, après le coup d’Etat du 19 juin 1965, le silence de certaines personnalités.  Plus tard, à la mort de ce dernier, Kasdi Merbah en usera pour peser sur la succession politique du défunt chef de l’Etat. 

Transformée en outil de répression, la SM se donne pour vocation de surveiller la société et de prévenir toute remise en cause du bien-fondé de la politique poursuivie par Ben Bella et Boumediene. S’étant imposé par la force des armes, le pouvoir à la limite de la paranoïa pense ainsi régler la problématique de son illégitimité. 

La terreur s’installe parmi les responsables de l’armée et du FLN, et personne n’ose parler de cet organisme qui leur donne des nuits blanches. La SM étend ses tentacules dans le secteur économique et dans le parti unique en y recrutant des informateurs. Il n’y a pas de section FLN ni d’entreprise publique qui ne possède son agent. Les différentes sociétés nationales se sont, du reste, vues dotées de Bureaux de sécurité et de prévoyance (BSP). En outre, la société civile à l’intérieur du pays ou à l’étranger est approchée par le truchement d’associations créées par la SM à l’effet de débusquer d’éventuels opposants.

Le rôle de l’organisme cher à Merbah s’accrut quand, – en plus d’avoir l’habilitation de donner son aval aux candidatures aux postes de haute responsabilité,- on doit soumettre à son appréciation les candidatures des petits fonctionnaires. Devenue puissante, la police politique savait pénétrer les esprits en instillant l’idée parmi les élites que seule l’allégeance au système est une valeur sûre et permet l’accès aux privilèges. Ceux qui tenteront d’émettre des critiques à l’encontre de l’ordre établi, n’ont d’autre choix que de renoncer à toute ambition professionnelle.     

La SM aidera Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene dans leur guerre contre les opposants, notamment les historiques. La prison et l’exil seront le lot des ex-compagnons de guerre. Mohamed Boudiaf, Krim Belkacem, Hocine Aït Ahmed et Mohamed Khider sont les cas les plus célèbres.  Cependant les assassinats politiques ne seraient pas tous imputables à la SM. Mohamed Khemisti, ministre des Affaires étrangères aurait été liquidé en 1963 par la police de Ben Bella. Boumediene qui aurait été prévenu par Merbah sur l’exécution prochaine du  ministre, aurait fermé les yeux, prévoyant que cet acte ne ferait qu’aggraver l’isolement du chef de l’État.  

Après le coup d’État du 19 juin 1965, le régime accentue la répression. Les militants du FFS, les communistes du PAGS et ceux du PRS de Mohamed Boudiaf sont pourchassés et torturés. Ce fut le cas du poète Bachir Hadj Ali qui avait fondé le PAGS. Emmené dans les locaux de la SM, il dut subir les pires sévices des hommes de Kasdi Merbah. Hocine Zehouane et Mohammed Harbi qui avaient pris part à la création de l’Organisation de la résistance populaire (ORP), furent eux aussi jetés en prison. Dans l’Arbitraire que publia Bachir Hadj Ali aux éditions de Minuit en 1966, deux noms sont revenus plusieurs fois dans le texte : Kasdi Merbah et Abdallah Benhamza dit capitaine Amirouche, proche collaborateur de ce dernier. Les deux hommes « président d’une manière directe à cette organisation scientifique de la torture », écrit Hocine Zehouane dans la préface de l’ouvrage de Hadj Ali.

Pour avoir mené une insurrection armée contre le régime de Ben Bella,  Aït-Ahmed, ancien dirigeant de l’Organisation spéciale (OS), bras armé du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), s’est retrouvé en prison avec comme geôliers d’anciens militants de cette organisation dont il fut le chef. Il se souvient de la visite-éclair que lui a rendu en octobre 1964 Kasdi Merbah dans sa cellule. A peine arrivé le chef de la SM, le toise d’un regard réprobateur en lui lançant en arabe marocain «Tu ne vaux pas un oignon ».      

A partir de 1968, la SM trouve le moyen de renforcer son emprise sur le pays. Houari Boumediene est averti par Kasdi Merbah des agissements du colonel Tahar Zbiri, chef d’État-major de l’ANP qui projette un coup d’État contre lui. Boumediene qui a compris que son régime était sérieusement menacé, charge le chef de la SM de faire le nécessaire. Le 14 décembre 1967, Tahar Zbiri passe à l’acte mais son entreprise est vouée à l’échec. Ce n’est qu’après ce coup d’Etat avorté que Boumediene accorde une confiance totale à Kasdi Merbah. Devenue l’un des plus importants centres de décision, la SM voit son budget considérablement amélioré. L’organisme dirigé par Merbah recrutera désormais des indicateurs occasionnels et s’attachera les services des chômeurs, des chauffeurs de taxi, des gens des médias, des médecins et des ouvriers. Tout au long des années 1960 et 1970, les Algériens où qu’ils puissent se trouver, à étranger ou à l’intérieur du pays, sont tenus de s’abstenir d’exprimer la moindre opposition au régime en place. 

En dépit de ce climat lourd, alors qu’Aït Ahmed croupissait en prison et que Boudiaf s’était exilé au Maroc, dès sa prise de pouvoir en 1965, Boumediene se retrouve face à deux opposants de taille, tous deux chefs historiques du FLN : Mohamed Khider, ex trésorier de l’organisation nationaliste et Krim Belkacem, ex-ministre de la Défense du GPRA. Le premier, depuis la Suisse menaçait de distribuer l’argent du FLN à l’opposition, tandis que le second fonde en 1968 le Mouvement pour la défense de la révolution algérienne (MDRA). Mais le parcours politique des deux hommes allait prendre fin d’une façon brutale suite à leur assassinat.  Ce sont, semble-t-il les services de police dirigés alors par Ahmed Draïa qui durent éliminer Khider à Madrid, tandis que la SM s’était réservée, sur instruction de Boumediene, la liquidation de Krim Belkacem. Le MDRA que Krim entreprend d’organiser à Paris est vite infiltré par les hommes de Kasdi Merbah. Les rapports transmis par les taupes de la SM, ont été à l’origine de l’arrestation de Lakhdar Bouregâa, ancien commandant de la wilaya 4. Ce dernier a eu la malchance d’entretenir des contacts avec le fondateur du MDRA. L’ancien officier de l’ALN sera traduit en avril 1969 devant un tribunal d’exception et ce, après avoir été torturé par la police ainsi que par la SM. Quant à Krim Belkacem, il se verra condamné à mort par contumace par le même tribunal avant d’être attiré en octobre 1970 dans une chambre d’hôtel à Frankfurt où il sera retrouvé mort par strangulation.  

Kasdi Merbah, « le Sphinx » ennemi juré des services secrets français  

La SM a servi également à consolider l’assise économique du régime issu du putsch du 19 juin. Soucieux de faire recouvrir à l’Algérie ses ressources pétrolières et du coup pérenniser son régime, Boumediene s’est fait grandement épaulé par Kasdi Merbah pour réaliser ce qui allait le rendre populaire aux yeux de larges pans de la société algérienne. Boumediene envisage de nationaliser les hydrocarbures mais il a besoin de connaître les intentions françaises dans le cas où il viendrait à passer à l’acte. Il n’y a que les proches du chef de l’État qui sont informés du projet. Même Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des Affaires étrangères n’est pas mis dans la confidence.

Kasdi Merbah ne tardera pas à apporter les réponses nécessaires en réussissant le coup de force d’infiltrer le Quai d’Orsay. Depuis Paris son agent expédie 4000 documents secrets. Alger prend le temps de les analyser. Le 24 février 1971, Houari Boumediene annonce solennellement la nationalisation des avoirs pétroliers étrangers.  Surnommé « le Sphinx » par les gens du SDECE (le service français du contre-espionnage de l’époque),  Kasdi Merbah est la bête noire des services français qui assistent impuissants au démantèlement par la SM de leurs réseaux en Algérie.  Le colonel Kasdi Merbah se permet même dans le cadre de la guerre entre les services de protéger le terroriste Carlos qui séjourne en Algérie aux environs de 1975.

Quand Boumediene tombe malade, le chef de la SM réputé être « l’homme le plus informé d’Algérie »  est au fait de son pouvoir. Devenu coordinateur de l’ensemble des services de sécurité algériens (SM, gendarmerie, police) il est à la manœuvre pour susciter le consensus au sein de l’institution militaire à même de permettre la cooptation du colonel Chadli Bendjedid. Pour masquer aux yeux du public le principe véritable ayant présidé au choix du chef de la 2e Région militaire, on usa de la formule le « plus ancien dans le grade le plus élevé » alors qu’en réalité le colonel Abdellah Belhouchet  jouissait de cinq années d’ancienneté de plus que Chadli. Ce choix sera lourd de conséquences, non seulement pour le patron de la SM mais pour l’Algérie entière qui va désormais basculer dans une nouvelle phase de son histoire. (A suivre…).

Larbi Graïne  

Bibliographie

Aït-Ahmed Hocine, L’affaire Mécili, Paris, La Découverte, 2007 (2e édition).

Faligot Roger, Guisnel Jean, Kauffer Rémi, Histoire politique des services secrets français. De la Seconde Guerre mondiale à nos jours, Paris, La Découverte/Poche, 2012, 2013.

Faligot Roger, Krop Pascal, La Piscine. Les  services secrets français 1944-1984, Paris, Seuil, 1985.  

Hadj-Ali Bachir, L’Arbitraire, Paris, Minuit, 1966.

Rivoire Jean-Baptiste, Françalgérie, crimes et mensonges d'État, Paris, La Découverte/Poche, 2005.

Sifaoui Mohamed, L'histoire secrète de l'Algérie indépendante. L'Etat-DRS, Paris, Nouveau Monde, 2012.

 

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Cet article a 5 commentaires

  1. bonjour .
    votre article contient des erreurs monumentales et à titre d’information : les archives du Malg ont été ramenés par Cherif Mahdi de la base Didouche de tripoli dont le commandant était bessaieh. l’assassinat de Khide

    r n’est pas l’oeuvre de la Dgsn ni de la SM ; quant à celui de Krim c’est un service parallèle qui a exécuté cette sale besogne .le nom de code de Merbah était Sphinx et ce n’est les services français qui le lui ont attribué. A bon entendeur salut

  2. Zahouane a menti, Merbah avait une chevelure luxuriante à cette époque. Si l’hocine a aussi menti car c’est grâce à Merbah qu’il a pu fuir la prison d’El Harrach. Si Merbah était un seigneur.
    PS: Merbah est né à Fès.

    1. Le lieu de naissance de Kasdi Merbah est At Yanni (Ben Yenni) comme cela a été dit dans l’article. L’information est puisée de l’ouvrage d’Achour Cheurfi, La classe politique algérienne de 1900 à nos jours. Dictionnaire biographique,Casbah, Alger, 2001, p. 266. L’information donnée par Wikipédia (jusqu’au 8 janvier 2019) est donc incorrecte.

  3. La gendarmerie nationale n’a pas été créée par le colonel Bencherif mais par le président de l’exécutif provisoire puis de l’État algérien Abderrahmane FARES, en Août 1962

  4. Kasdi Merbah de son vrai nom Khalef Abdellah est né le 16/04/1938 à Fès – Maroc . L’Algerie a perdu le seul homme qui pouvait la sauver. Allah yerahmek Si Abdellah

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