Jour de l’An berbère, pourquoi 2969 ?

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Publié le 10 janvier 2019

La célébration de l’An berbère, communément appelé Yennayer, a fait l’objet de plusieurs interprétations. Les unes se voulant en sa faveur et les autres contre elle. Deux aspects se dégagent de la polémique : la réalité historique reconnue de cette fête qui plonge ses racines loin dans le temps et la réadaptation à laquelle elle a été soumise depuis les années 1980.  En effet, il est établi que le calendrier berbère a partie liée avec le calendrier julien, c’est-à-dire avec la présence romaine en Afrique. Toujours est-il, que les Amazighs (Berbères) lui ont imprimé un cachet particulier en l’articulant au monde agricole. Ce qui est sûr c’est que cette fête a été observée depuis au moins plus de deux mille ans, étant donné que le calendrier Julien avait été instauré vers 46 avant J.-C.  Le militant auressien de la cause berbère Ammar Negadi y a injecté ensuite un peu de théorie en faisant débuter ce calendrier (vers 945 avant notre ère), soit à l’arrivée sur le trône d’Egypte de Sheshonq Ier (Chachnaq), un pharaon d’origine berbère.  

L’objet de cet article n’est pas de faire l’histoire de Yennayer mais de tenter de cerner la signification de sa réhabilitation par l’Etat algérien, lequel a dû en 2018 se résoudre à céder à la pression de la société, en intégrant le nouvel an berbère dans la liste des fêtes nationales et légales. Pourtant cet événement marque une rupture dans l’histoire des pays du Maghreb. Pendant longtemps, et plus particulièrement depuis la conquête musulmane du VIIe siècle, a prévalu l’idée selon laquelle l’extranéité, c’est-à-dire le fait d’être originaire du Moyen-Orient a davantage de valeur que l’autochtonie, c’est-à-dire le fait d’être ressortissant du pays et de n’être venu de nulle part. Il faut relever que cette idée a été largement diffusée par les lettrés arabes qui dès le IXe siècle, (soit deux siècles après les futūḥāt) avaient commencé à l’évoquer dans leurs écrits.

L’historien abbasside Ibn al-Kalbi soutient que les Ketama et les Sanhadja « n’appartiennent pas à la race berbère ». Il les rattache à la population du Yémen qui, selon lui, avait été installée par Ifriqos en Ifriqiya (Tunisie actuelle). Mais l’auteur égyptien Ibn ‘Abd al-Hakam qui vécut au IXe siècle, rendu célèbre par son ouvrage sur «la conquête de l’Égypte et du Mag̲h̲rib», fait venir les Berbères de Palestine ; leur émigration vers le Maghreb serait due, d’après lui, au sauvetage par Dieu du roi des Berbères Jalout qui était promis à la mort par David. Au Xe siècle, le célèbre Al-Tabari crut apporter des précisions en notant que les Berbères sont « un mélange de Cananéens et d’Amalécites.»  Ayant vécu à la même époque, Al-Mas’ûdi déclare que les Berbères sont « des débris de Ghassanides » et de tribus ayant pris la fuite suite au torrent d’Arim.                           

C’est en lisant les récits des auteurs latins et grecs qui ont écrit sur l’origine des Berbères, qu’on se rend compte que ce genre d’écrits est gouverné par le même principe. Chaque peuple, ayant occupé ou connu la terre nord-africaine, se montre soucieux de rattacher ses habitants à sa propre civilisation, ou du moins d’expliquer leur origine d’après les canons de sa propre culture.

Les anciens Grecs (byzantins) voyaient dans les Berbères des descendants de divinités, nées entre autres, de l’union d’Apollon et d’Acacallis. D’autres légendes de la même veine insistent sur une origine fondée sur une association entre Grecs et Nord-Africains. Une partie des Berbères seraient des compagnons d’Héraclès qui auraient fondé la ville d’Alger. L’historien romain Salluste, sur la foi d’ouvrages puniques qu’il disait avoir lus, lie le destin des Berbères à celui des Phéniciens. Sous sa plume le mythe d’origine va s’enrichir de thèmes orientaux qui préludent à ceux des Arabes. Ainsi, des Mèdes et des Perses, connus pour être des peuples d’Iran sont identifiés dans le récit comme des Berbères. Les juifs ne manqueront pas, eux aussi, de s’impliquer dans le débat. Ils feront des Berbères les descendants d’Abraham. Ses deux fils, Japhras et Aphras auraient donné leur nom à l’Afrique. Comme les religions affectionnent le thème des migrations, les Africains sont donc élevés au rang de grands migrants venus nécessairement d’ailleurs. C’est la tradition juive qui va, au reste, mettre à l’honneur l’origine cananéenne des Berbères. D’après les textes bibliques, au temps de Josué, ces Cananéens avaient été expulsés par les juifs avant de regagner l’Afrique. La tradition chrétienne qui prendra le relais ne fera que renouveler ces lectures. Un texte chrétien datant du IVe siècle, mentionne Cham comme l’ancêtre des Phéniciens, des Libyens, des Maures et des Numides. Saint-Augustin (dont la mère est Berbère) nous dira que les paysans de la région d’Annaba (Hippone) de son époque s’identifiaient à des Chanani (Cananéens). Ce qui renseigne du degré de prégnance du mythe migratoire et ce, dès l’époque du christianisme maghrébin. En somme, il est attendu des Berbères qu’ils se fondent dans le creuset de la civilisation qui s’emploie à les définir.  

L’avènement de l’Islam n’avait fait en réalité qu’entériner la situation préexistante. Inséré dans la culture du conquérant, le Berbère a toujours vu sa langue et ses traditions reléguées à la marge. C’est la civilisation du migrant venu d’ailleurs qui est supposée représenter la valeur sûre. Cette vision a dû nourrir un sentiment d’infériorité à l’égard des nouveaux-venus. Plus tard, quand les dynasties berbères se constituèrent sous la bannière de l’Islam, elles se sentirent obligées de se prétendre orientales. Ainsi en a été des Zirides Sanhadja qui s’affublèrent d’une ascendance himyarite. Leur règne vit, au reste, une floraison de généalogies consacrées à la grande tribu de Ziri Ibn Mennad. L’auteur andalou Abu al- Ṣalt (Albuzale des Européens), qui vécut entre la fin du XIe et le début du XIIe siècle, composa le Kitâb al-dibâbjafi mafâkhir Sanhadja.  Ainsi, le surgissement des Berbères sur la scène politique, dut se produire au prix d’une manipulation généalogique qui passait à leurs yeux comme un moyen de se concilier l’ensemble des populations qu’ils ambitionnaient de gouverner.   

A partir des Muwaḥidūn, le mythe des origines va subir un nouveau remaniement. Les califes U-Tumert (Ibn Tûmart) et ‘Abd al Mu’min s’attribuent une généalogie qui les lient à ‘Ali, gendre et cousin du prophète Mohammed, premier imam des chiites. Cet acte constitue une innovation car il substitue à la filiation ethnique une filiation strictement familiale. Seuls les Berbères ont le secret de ces étonnantes fictions filiales propres à isoler un groupe retreint de Masmouda du haut-Atlas marocain pour le raccorder directement à la famille du prophète de l’Islam. Cette image, ils la vendront, au reste, en Afrique subsaharienne dont beaucoup de rois vont se réclamer- sans crainte de la génétique, d’une filiation avec la famille de Mohammed. L’histoire religieuse qui n’est pas enseignée au Maghreb, du point de vue de l’histoire, mais du point de vue de la religion ; ne permet pas de saisir la réalité du mythe généalogique qui fait rattacher –par familles interposées- certaines personnalités maghrébines au prophète de l’Islam. C’est dire que le chérifisme n’est certainement pas encore appréhendé à sa juste mesure. Tout en ayant été sur ce plan-là grandement servi par les Français, l’émir Abdelkader est certainement l’une des dernières illustres figures qui ont perpétué l’idéal « oriental ». De nos jours encore la fiction généalogique semble solidement ancrée surtout dans les régions où les tribus avaient connu sous la colonisation un total démantèlement. Détruites, les filiations tribales ont cédé la place aux filiations religieuses, favorisant ainsi une crispation de la pensée. 

Mais pourquoi 2969 ?          

C’est la révélation d’une nouvelle valeur : l’autochtonie. Cela fait 2969 années qu’on est là. On a précédé tous les peuples qui ont déferlé sur cette terre. C’est dire qu’il est inutile et vain de stigmatiser une telle lame de fond de réappropriation de soi, en lui cherchant des aspects artificiels, qui en réalité procèdent de la reconstruction de l’identité profonde des Algériens en particulier et des Nord-africains en général.            

Larbi Graïne

Références : 

Yves Modéran, « Mythes d’origine des Berbères (Antiquité et Moyen-âge) », in Encyclopédie berbère, n°32, 2010, pp. 5157-5169.

Shatzmiller Maya. « Le mythe d'origine berbère (aspects historiques et sociaux) », in Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n°35, 1983. pp. 145-156.
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