Du haïk au hidjab : une interprétation sociale du voile en Algérie

<img src="image.jpg" alt="Femmes en hidjab" />Publié le 24 août 2018

Quand on évoque le hidjab, le plus souvent on s’arrête à son origine « islamique » sans regarder sa fonction sociale 1. Or le hidjab, comme je vais tenter de l’expliquer n’est pas aussi islamique qu’il n’y paraît, surtout quand on le rapporte aux mutations sociales qui ont eu cours durant ces trente dernières années.

A l’origine le haïk 

Le haïk qui a persisté jusqu’aux années 1990 semble avoir été comme une sorte de costume de scène. Les femmes qui le portaient dehors, l’ôtaient dès qu’elles s’introduisaient à l’intérieur des maisons.   Évidemment,  elles étaient libres de se déplacer, mais on comprenait que ce drap dont elles couvraient leur corps, est la marque de la survivance symbolique du patriarcat.   

L’école ou le haïk 

Dans les petites villes de l’Ouest algérien, dans les années 1970, les adolescentes  fréquentaient l’école jusqu’à l’âge de 14 ou 18 ans. Mais on pouvait alors constater que les jeunes filles arrêtaient à un moment donné, de venir en classe, soit parce que leurs parents voulaient les donner en mariage, soit que leurs résultats scolaires étaient si mauvais qu’elles ne peuvent poursuivre leurs études. Toutes celles qui quittaient définitivement leurs pupitres d’écolières, se mettaient automatiquement à porter le voile dans l’attente qu’un prétendant vienne demander leur main.

C’est la raison pour laquelle, beaucoup de garçons d’alors étaient confrontés au « syndrome de la disparition ». Périodiquement, les filles disparaissaient mystérieusement de la circulation. Ali m’a raconté cette anecdote significative : alors qu’il remplaçait son père au magasin, une jeune femme en haïk était venue lui acheter un article.  Au moment où il le lui tendit, la cliente rabaissa soudain son voile avant d’esquisser un large sourire. Zut ! c’était Fatiha ! Une ancienne camarade de classe avec laquelle il avait l’habitude d’échanger des blagues dans la cour du collège. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait revue. Cette image se grava dans sa mémoire. Il réalisait combien ce rituel du haïk est étrange.  Ali vécut la même étrange sensation quand un jour il vit la meilleure amie de sa sœur ensevelie sous un haïk immaculé, elle qui d’habitude  venait à la maison arborant le blue-jean de rigueur. La demoiselle avait été éjectée de l’école et se préparait à entamer sa nouvelle vie de femme au foyer.

Cela étant, il était hors de question pour les jeunes filles qui poussaient loin leurs études, de porter le voile. La question était tout simplement inenvisageable.  Les parents dont la fille est admise à l’université assumaient la rupture avec la société traditionnelle. 

On qualifiait de « sivilizi » la tenue vestimentaire des femmes ne portant pas le haïk. Ce néologisme algérien formé à partir du français  « civilisé » , entendez « occidental » indique que la société concevait le fait qu’elle est divisée en deux franges distinctes, à savoir la classe cultivée et la classe gardienne de la tradition.   

L’avènement du hidjab

Refoulées de l’école, les jeunes filles qui vont troquer leur jean bleu contre le haïk sont appelées à emprunter un chemin qui ne croise pas celui des garçons. Leur place est à la maison et leur vie devrait reproduire celle des aïeules qui n’ont pas connu le travail salarié, le plaisir de conduire une voiture ou de tenir un commerce.  Pendant ce temps, ne l’oublions pas, des filles plus chanceuses, parce que, étant de couches aisées ou douées pour les études ; s’émancipent du cadre ancien de la société algérienne. Devenues médecins, ingénieures ou professeurs, ces femmes vont néanmoins incarner des modèles de réussite sociale au regard du prestige des métiers qu’elles vont exercer.  

L’émergence de cette élite féminine dut marquer les esprits. La crise économique aidant, les familles  commençaient à prendre conscience de l’importance du rôle que les femmes pourraient y jouer pour relever le défi.

C’est dans ce contexte de crise qui appelait au dépassement de la société d’alors qu’apparaît le hidjab. Bien qu’importé de l’Orient par le courant islamiste cet habit va, à partir des années 1990, se répandre d’une manière fulgurante dans la société. Comment peut-on expliquer son succès ?  C’est en le comparant avec le haïk auquel il s’est substitué, qu’on peut le comprendre. Le hidjab a permis de répondre favorablement à la demande sociale qui consiste à introduire les femmes dans le marché du travail. Ceci semble paradoxal par rapport au discours des islamistes.  Pourtant, dès l’apparition du hidjab, les jeunes filles, toutes couches sociales confondues, vont pouvoir exercer un métier, conduire une voiture, faire du commerce, voire porter… un blue-jean. Et du coup les anciennes haïkées ont pu se libérer de leur haïk. 

L’école, lieu de propagation du hidjab

L’école mérite une attention particulière pour la raison qu’elle semble avoir été l’institution ayant impulsé la propagation du voile oriental. Celui-ci a dû trouver ses agents de diffusion en l’élément féminin du corps enseignant et les écolières. En ce sens, le fameux voile aura été également un habit scolaire. Prouesse que le haïk n’a jamais pu réaliser. Et d’ailleurs, il ne s’est jamais porté à l’intérieur des écoles, tellement il représentait le monde archaïque et révolu.  

Force est donc de constater que le hidjab est un habit qui ruse avec la religion ou le discours religieux. Les islamistes ont prétendu vouloir prendre leur distance avec la civilisation matérielle de l’Occident, c’est pourquoi ils ont proclamé la femme « sivilizi » perçue comme une française d’être « moutabaridja » qui signifie à peu près « la femme dévoilée qui n’appartient pas à la communauté des croyants » .  Or dans la réalité, le hidjab paraît témoigner contre cette prétention puisqu’il fait office d’habit censé résoudre le problème de la modernité. Alors que dans les années 1970, les jeunes garçons (des classes populaires) conditionnaient leur mariage au port du haïk par l’épouse (c’est-à-dire à la femme recluse qui ne travaille pas) ; de nos jours il est de bon ton d’exiger une épouse qui porte le hidjab (c’est-à-dire qui exerce un métier).

 Le hidjab reflète en définitive un état de l’évolution de la société algérienne. Il semble marquer une avancée par rapport au haïk mais sans que cette avancée ne trouve un point d’appui sur une idéologie qui puisse être conforme à la nouvelle réalité socio-économique ayant découlé de la massification de la scolarisation des filles. En somme, le hidjab a consacré la mixité sans l’idéologie qui va avec. Il a contourné les blocages du haïk sans avoir produit une mentalité adaptée à la nouvelle situation. Tout au plus il sert de couverture islamique à de multiples transformations culturelles et sociales.  Mais, comme tout habit devenu classique, il avance malgré tout vers la phase susceptible de le rendre démodé. N’était la Tunisie voisine, on aurait pensé que cet horizon est bien très lointain. Certes le pouvoir algérien continuera pour un certain temps encore de manipuler l’islamisme, mais il ne pourra certainement pas empêcher le progrès social.

Larbi Graïne      

  1. La présente analyse sur le port du hidjab se veut comme une approche des grandes tendances apparues dans la société algérienne. Elle n’a pas la prétention d’expliquer les cas particuliers du port du voile qui peuvent répondre à des choix individuels motivés par des besoins spirituels ou autres.
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Cet article a 1 commentaire

  1. Le hidjab fait vraiment peur car toutes les luttes faites par des femmes pour leurs droits d exister risque de tomber a l eau on régresse chaque jour un peu plus voir certaines le porter au niveau du bloc opératoire ou l aseptie doit être stricte ca devient ridicule et j en passe

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