Force et faiblesse du mouvement populaire algérien

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Cet article s’inspire des écrits de Gene Sharp, philosophe américain qui a longtemps travaillé sur les moyens de mener des luttes contre toutes les formes d’oppression sans avoir à verser une goutte de sang. Cette approche est justifiée par le fait que le  mouvement populaire algérien, peut-être sans le savoir, puise ses référents dans les conceptions de la non-violence théorisées par Sharp. En effet, le plaidoyer pour la non-violence constitue l’un des traits les plus saillants du mouvement populaire algérien. « Révolution du sourire », « Révolution du velours » sont quelques-uns des qualificatifs qui ont été utilisés pour caractériser la protestation qui agite l’Algérie depuis le 22 février dernier. Ces dénominations ne sont pas sans rappeler celles qui ont été employées sous d’autres cieux dans les révolutions dites de « couleur » dont presque toutes ont triomphé par leur caractère résolument pacifique. Si l’on retient la non-violence comme fil conducteur de ce mouvement, alors il faut le mettre en rapport avec la littérature politique (sur la non-violence) qui a été élaborée ces dernières années. Il est donc important d’interroger cette  littérature pour en tirer les éléments pertinents par rapport aux problèmes et impasses dans lesquels se débat l’Algérie d’aujourd’hui.  

Comment mener une lutte pacifique ? 

Nous ne sommes pas habitués à faire entendre raison aux forces de l’ordre rien qu’en leur offrant des fleurs. Notre pensée est habitée par la vision traditionnelle de la révolution où la violence a été longtemps associée au rétablissement du bien et de la justice. Nous connaissons dans le détail le scénario révolutionnaire : le tyran doit être abattu par des coups de fusil. Il suffit pour cela d’une troupe de quelques individus, un chef charismatique, une organisation, une idéologie ou une religion. Ce que nous connaissons le moins est la méthode à suivre pour provoquer d’une manière non-violente le changement souhaité. Comment doit-on s’y prendre pour mener une lutte complètement pacifique ?  Faut-il des leaders et une organisation ?    

Ces questionnements légitimes ont été soulevés par nombre de citoyens. Sans avoir la prétention d’avoir réponse à tout, je préposerai, ici, quelques idées et pistes de réflexion en faveur du changement, lesquelles idées sont bien sûr susceptibles d’être approfondies ou critiquées.  Aussi, vais-je tenter de voir jusqu’à quel degré le mouvement citoyen algérien s’est approprié la philosophie qui sous-tend l’approche non-violente de la résolution des conflits. Cela va nous permettre de relever ses points forts, ses insuffisances et limites afin d’y remédier à l’avenir.

La non-coopération avec le nouveau pouvoir   

L’attitude adoptée par la rue algérienne face au nouveau pouvoir « intérimaire » incarné par Abdelkader Bensalah, est un des indices qui permet de classer le mouvement populaire parmi ceux qui se réclament de méthodes non-violentes telles que les a conçues Gene Sharp.  Le peuple algérien a agi envers Bensalah comme si celui-ci était un putschiste. Sharp  préconise en cas de coup d’Etat ou de velléité d’élections truquées de « rejeter la légitimité » du pouvoir en refusant la « coopération politique ». Ainsi, est-il conseillé de boycotter les élections tout en s’attaquant aux « sources du pouvoir ».  Les systèmes autoritaires ont besoin de l’appui des gens qu’ils administrent. On a tendance à oublier, en effet que les dictatures militaires sont tributaires du soutien de la société qu’elles gouvernent. Selon Sharp, il revient à la population de provoquer la désaffection parmi les soutiens du pouvoir en place. C’est ce qui s’est justement produit. Sur ce plan-là le mouvement populaire a fait preuve d’une remarquable maturité politique. Il a exercé une telle pression sur l’administration qu’il a incité les juges à refuser de superviser l’élection présidentielle prévue le 4 juillet prochain. De plus, certains présidents d’APC se sont engagés à leur tour de ne pas s’impliquer dans le processus électoral. Ce qui signifie qu’ils assument le fait de compromettre la révision des listes électorales et la mise à disposition des urnes. Le mouvement populaire a su ainsi adopter une tactique que Sharp rapproche de l’art martial japonais le  jiu-jitsu , lequel art consiste à saper le camp adverse sans entrer dans une confrontation directe avec lui. 

On le voit bien, la non-reconnaissance de la légitimité du pouvoir a pour conséquence le refus d’obéissance. Pourtant ces acquis ne sont pas le fruit d’une action concertée qui aurait été élaborée par une stratégie avec le concours d’une organisation créée par la dissidence.  Ils sont plutôt l’effet mécanique d’une mobilisation record qui ne s’est pas encore fixé de priorités à son combat. La puissante mobilisation a également encouragé la majeure partie des formations politiques dites d’opposition à s’extraire de la soumission dans laquelle elles étaient enfermées face au pouvoir. De même cette dynamique sociale a impulsé les syndicats mais sans toutefois parvenir à déloger les apparatchiks de l’UGTA. L’ampleur des manifestations, leur belle tenue et leur  caractère généralisé attestent que la rue a les moyens de restituer  la centrale syndicale aux travailleurs afin qu’elle puisse contribuer aux côtés du peuple à l’édification de l’Etat de droit.

La dictature se présente sous la forme d’une marque 

Les dictatures ou les régimes autoritaires se présentent face à leurs populations sous la forme d’une marque déposée. Cette marque qui se drape dans le drapeau national s’appuie sur un récit de stabilité tout en s’inscrivant, s’agissant de l’Algérie, dans une défiance à l’encontre surtout de la France et du Maroc. Les protestataires sauront reconnaître ce discours distillé par les représentants du commandement militaire.

Les leaders charismatiques ne sont pas indispensables 

Pour répondre à la question posée plus haut, la lutte non-violente n’exige pas la présence de chefs charismatiques. Dans son ouvrage Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, Payot, 2015) Srdja Popovic, fondateur du mouvement Otpor « Résistance », écrit qu’un « mouvement dépourvu de leaders identifiables est toujours plus difficile à arrêter en une seule fois ». Et d’ajouter « s’ils arrêtaient l’un d’entre nous, il s’en trouverait quinze autres pour prendre sa place.» Sharp est du même avis. Sur un autre registre, ce dernier attire l’attention sur le fait que ce sont les choses les plus concrètes qui suscitent l’intérêt. S’appuyant sur l’analyse des mouvements politico-sociaux de par le monde, celui qu’on appelle le Clausewitz de la non-violence, soutient que partout les gens « veulent le respect et la dignité, ils veulent que leur famille soit en sécurité, et ils veulent un salaire honnête.» « Les dissidents poursuit Sharp ont du mal à comprendre que ce sont précisément ces choses concrètes qui font bouger les gens.» Pour lui, parler aux citoyens de « droits civiques, de liberté religieuse ou du droit de réunion » n’est pas très productif. (Gene Sharp, De la dictature à la démocratie. Un cadre conceptuel pour la libération, L’Harmattan, 2009).     

L’humour, autre trait de la lutte non-violente 

Autre trait dont ne départissent pas les luttes non-violentes : l’usage de l’humour pour faire reculer la peur.  C’est un trait que nous retrouvons dans le mouvement du 22 février même s’il s’exprime dans des créneaux plus limités. Otpor a eu par exemple recours au théâtre de rue et n’a pas hésité à lâcher dans la principale artère de Belgrade une escouade de dindes obligeant les policiers à partir à leur poursuite. Les forces de l’ordre ne pouvant fermer les yeux sous peine de faire croire que la désobéissance à l’autorité est chose tolérée ; s’étaient risquées à se donner en spectacle sous les yeux rieurs des protestataires. Cela dit, en passant, peut-être que dans le cas algérien, il serait judicieux de recourir au regard du prix prohibitif des moutons aux baudets… chose à étudier bien sûr…      

Quid des grèves ? 

Il n’est pas recommandé d’organiser des grèves économiques d’une manière récurrente. Celles-ci sont à prévoir qu’en début du mouvement pour montrer l’adhésion de la population à la protestation. Son usage devrait rester ponctuel et circonscrit dans le temps. Par exemple on y a recours pour exprimer une colère après une répression qui s’est soldée par plusieurs morts. Jusque-là, on peut dire que le mouvement algérien n’a pas fait de faux pas.    

Quand faut-il négocier ? 

Pour Sharp, il est hors de question de négocier sur des questions fondamentales, tant que le système politique n’a pas amorcé un changement des relations de pouvoir en faveur des démocrates. « Cela ne signifie pas écrit-il que la négociation ne doive jamais être utilisée mais plutôt qu’elle n’est pas un moyen réaliste pour renverser une puissante dictature quand une forte opposition démocratique fait défaut ».  Et d’ajouter  le changement  « s’obtiendra par la lutte et non par la négociation ». Et Sharp d’avertir : « La paix, pour la plupart des gens, n’est pas la valeur la plus importante. Les gens, les groupes humains et les gouvernements ne renoncent pas à la violence si cela signifie à leurs yeux perdre tout pouvoir et tout moyen ».

Faiblesse du discours politique 

Sans généraliser ce constat à tous les animateurs du mouvement populaire, loin s’en faut, on relève un discours naïf sinon « langue de bois » sur l’armée algérienne. Ce discours qui fut propagé dans la société par le régime de Boumediene est repris sans critique. Il consiste à présenter l’Armée nationale populaire (ANP) comme la seule institution qui soit restée debout en Algérie. Il est inconcevable qu’on ne puisse pas prendre conscience qu’il s’agit d’un discours de légitimation du pouvoir militaire, lequel est aux commandes du pays depuis 1962. Si l’armée est la seule institution debout, autant lui permettre de garder le pouvoir et qu’on n’en parle plus.  

Pourquoi ça ne serait pas Sonatrach qui soit la seule institution debout ? L’armée pouvait-elle s’équiper et se moderniser sans l’apport financier de la compagnie nationale d’hydrocarbures ?  Et pourquoi ça ne serait pas l’université (en dépit de ses tares et ses défauts) surtout lorsqu’on sait que l’encadrement militaire provient de l’université algérienne. Et pourquoi ça ne serait pas l’école (malgré ses insuffisances) c’est grâce à elle que la société algérienne est en train de changer. Aujourd’hui, des centaines de milliers de jeunes ont des mères scolarisées et la majorité des Algériens ont des sœurs qui ont été éduquées. C’est un phénomène semblable, toute proportion gardée,  à celui qu’a vécu l’Europe pendant sa révolution industrielle.  On peut multiplier les exemples, l’administration, les services postaux etc., sont également des institutions debout. Les soldats, les fonctionnaires, les ouvriers, les travailleurs, ne reçoivent-ils pas leurs salaires via la poste ? On ne doit pas perdre de vue que l’armée n’est qu’une institution parmi d’autres qui sont chargées   d’une mission spécifique.   

Quelles sont les sources du pouvoir ?

Dans tout conflit, il est du devoir des protestataires d’identifier les sources du pouvoir. C’est-à-dire de désigner clairement les acteurs institutionnels, sociaux, économiques ou humains qui concourent à soutenir l’armée, ou bien pour parler d’une manière plus précise, le commandement militaire (chefs de région, chefs de corps d’armée) dans son entreprise de se maintenir au pouvoir sous une façade civile. C’est grâce à ces soutiens que le commandement militaire parvient à asseoir son contrôle sur la société. Pour affaiblir le pouvoir, le mouvement populaire aurait à gagner en sapant les organisations sur lesquelles il s’appuie.  On revient ainsi au fameux jiu-jitsu dont il a été question plus haut. Les entités qui servent de paravent au régime militaire sont avant tout les partis politiques. Ses apologistes les plus inconditionnels sont le FLN, le RND, le TAJ et le MPA. La plupart de leurs chefs ont des comptes à rendre à la Justice. Dans le monde syndical, c’est l’UGTA qui est à la tête du peloton des soutiens. Le Forum des chefs d’entreprises (FCE) n’est pas en reste. Mais s’il y a une institution qu’il urge de neutraliser d’une manière, bien sûr, non-violente, c’est bien l’Assemblée populaire nationale (APN). C’est elle qui prétend fournir au système politique son vernis démocratique.  L’écrasante majorité du peuple algérien considère qu’elle est illégitime, alors pourquoi ne pas mener des campagnes contre ces faux représentants du peuple ? Les animateurs du mouvement populaire se sont-ils posés la question de savoir si tous les députés ont quitté l’APN ?  Des rassemblements devant l’hémicycle Zighout Youcef pour exiger le départ des députés pourrait être envisagés. Les mêmes actions pourraient être également menées devant les sièges des partis politiques concernés. On ne peut pas s’assurer de la loyauté des acteurs qui affirment être du côté du mouvement populaire tout en s’accrochant à leur siège de députés. Si par exemple le mouvement populaire avait obtenu la dissolution de l’APN, on aurait pu faire l’économie de la présidence de Bensalah, et du coup, le pouvoir aurait été complètement déstabilisé et aurait été contraint de chercher une sortie de crise en dehors des institutions préfabriquées. 

Le FCE aussi peut être ciblé par une campagne non-violente. Des sit-in pourraient être organisés devant le siège de cette organisation patronale pour exiger de ses adhérents de renoncer à donner  des consignes de vote en faveur du pouvoir en place. Il faut faire pression de manière continue pour, au moins, arracher une déclaration solennelle dans laquelle l’organisation patronale s’engagerait à observer la neutralité lors des élections présidentielles. Le FCE n’a pas vocation de soutenir le pouvoir ni quelque partie que ce soit. En outre, les citoyens peuvent aussi aider les travailleurs à chasser pacifiquement la direction de l’UGTA en organisant des rassemblements devant la centrale syndicale.  Il est important que toutes ces entités prennent conscience qu’elles ne sont pas tenues en estime et qu’elles sont sous la surveillance populaire. L’APN, le FLN, le RND, le TAJ, le MPA, l’UGTA et le FCE, et il se peut que j’en oublie, sont les fondations du pouvoir. C’est en minant ces fondations que le mouvement populaire sera à même de parvenir à faire dégager tout le système. Sans ces piliers, le commandement militaire n’aura plus aucune marge de manœuvre pour maintenir en l’état la démocratie de façade. Aussi, la réflexion sur le mouvement ne doit-elle pas être auto-centrée uniquement sur les citoyens  mais également sur le pouvoir. Du point de vue du peuple la chute d’Abdelaziz Bouteflika est un immense acquis, alors que pour le commandement militaire, ce n’est qu’un fusible qui vient de sauter. N’est-ce pas que les fondations du pouvoir sont restées intactes ?     

La structuration du mouvement est nécessaire   

L’absence d’une ou de plusieurs organisations devant piloter le mouvement populaire constitue un sérieux handicap et risque de compromettre la dynamique citoyenne. Un mouvement qui vise à renverser d’une manière non-violente une dictature militaire pour la remplacer par un système démocratique “requiert stratégie, planifications […] l’action non-violente tire aussi son succès d’une parfaite organisation stratégique” note Sharp. L’organisation que le mouvement est appelé à créer aura une mission d’orientation sur des objectifs prioritaires.  La stratégie devrait prévoir les résultats des activités menées, programmer les actions futures, procéder au choix de l’utilisation des groupes sur telle ou telle activité. En outre, le défit auquel le mouvement populaire doit faire face dans les prochains jours est de ne pas basculer dans la violence en cas de répression. Quel comportement adopter en cas de brutalités policières et d’arrestations généralisées ?  Ces questions devraient normalement être débattues avant la survenue de ces problèmes.  Otpor qui a eu à affronter ce genre de situation, a répliqué en envoyant plusieurs dizaines de personnes et des familles entières devant les commissariats. Tous les policiers qui s’y trouvaient se sont vus offrir des fleurs. Cette action a eu pour effet de culpabiliser les forces de l’ordre et les a poussées à ne pas obéir aveuglément aux autorités politiques.

La contribution des compétences à la réussite du mouvement est requise 

L’une des exigences pour que le mouvement puisse réussir sa lutte non-violente, est qu’il mette à contribution toutes les compétences.  Il est important de prendre conseil auprès des historiens, politologues, psychologues sociaux, hommes politiques expérimentés, spécialistes en stratégie. Il va sans dire que toute lutte ne va pas sans planification et réflexion.  

Larbi Graïne

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