La démocratie fait-elle partie de la pensée politique algérienne ?

<img src="image.jpg" alt="Urne de vote" />Publié le 7 novembre 2018

Quand le multipartisme fut institué en Algérie en 1989, la question qui hantait alors les esprits était celle de savoir si les islamistes sont solubles dans la démocratie. Trente ans après cet événement, la même question vaut d’être soulevée, je crois, pour l’ensemble des Algériens. Depuis trente ans nous avons des partis politiques d’opposition et même beaucoup et de toutes les obédiences : progressistes, islamistes, démocrates, arabistes, berbéristes, socialistes, communistes, islamistes. Mais aucun d’eux n’a pu triompher des élections. Depuis trente ans nous participons plus ou moins à des joutes électorales dans lesquelles aucun candidat ne s’affronte. Soit une décennie de guerre civile et deux autres de bouteflikisme.

L’arrivée de Bouteflika a eu pour conséquence de sonner le glas du temps où la presse nous brossait régulièrement de sémillants portraits de potentiels présidentiables qui passaient pour être des alternatives possibles. Finie donc cette époque où nous voyions sur les manchettes des journaux quelques unes de ces figures que les événements d’octobre avaient fait sortir de l’ombre : Louisa Hanoune, Saïd Sadi, Aït Ahmed ou Mahfoud Nahnah. Le temps a fait son œuvre et ces figures ont été politiquement renvoyées au passé. Mais aujourd’hui c’est sur le général Gaïd Salah, le général Benhadid, le général Hamel et le général Toufik que la presse bruit de détails croustillants. De certains, quelques titres nous en font même des portraits sympathiques et saisissants.

Mis à part quelques exceptions, les écrits journalistiques s’inscrivent dans des tendances analytiques labyrinthiques et les réflexions de nos écrivains dans un militantisme anti-islamiste simpliste, stérile, répétitif et sclérosé.  Ce discours nous décrit un monde manichéen divisé entre les bons et les méchants et l’idée de la démocratie elle-même est ramenée à la taille de cette vision pauvre et médiocre. La célèbre phrase du regretté Tahar Djaout « La famille qui avance et la famille qui recule » est souvent revendiquée comme emblème identitaire des tenants de ces discours. C’était le titre de sa dernière chronique parue dans Rupture du 25 mai 1993 quelques heures avant son assassinat. On comprend à la lecture de son texte qu’il avait espéré de la part de l’Etat une intervention énergique contre les intégristes islamistes quitte à ce que la démocratie en pâtisse. Pourvu insistait-il que l’Algérie ne sombre pas dans les ténèbres. Le journaliste s’inquiétait du sort d’un dialogue que le HCE s’apprêtait à engager avec cinq formations politiques d’opposition dont une seule uniquement lui avait paru mériter la qualité de parti démocrate.  « Espérons avait-il écrit que le pouvoir, qui a admis en janvier 1992 que la loi du nombre n’est pas toujours omnipotente, tende la bonne oreille et fasse le bon choix ». Pourtant Tahar Djaout poursuit sa réflexion en avouant implicitement qu’il peut avoir fait une erreur de jugement. Il se demande si « le pouvoir, qui, depuis 1962, se succède à lui-même, n’aurait-il interrompu l’absurde processus électoral d’il y a un an et demi que pour préserver cette continuité dans la succession et non, comme beaucoup le croient, pour sauver l’Algérie ».  Et l’écrivain d’ajouter « La démarche adoptée et les choix arrêtés prochainement permettront de répondre à cette question ». Le lendemain Djaout ne sera plus de ce monde.  Un quart de siècle est passé depuis son odieux assassinat. Dans ce sens le temps a apporté une réponse à la question posée par ce symbole de la presse et de la liberté.  Je crois que le plus grand hommage qu’on puisse lui rendre est de tirer les leçons de son engagement en faveur de l’idée que la résorption de l’intégrisme islamiste puisse s’appuyer sur un pouvoir qui n’est préoccupé que par sa propre survie, et ce, quoi qu’il lui en coûte.  

Alors que feu Djaout, à travers son héritage, nous conseillait post-mortem de choisir une autre voie que celle qu’il avait tentée de suivre lui-même, nous nous y engouffrâmes aveuglément sans nous rendre compte de notre trahison.  Au nom de cette « famille qui avance » et sur laquelle il n’aura pas le temps de revenir pour nous annoncer qu’il y renonçait, on a excusé toutes les dérives et toutes les absurdités. L’idée politique de Tahar Djaout est que le pouvoir puisse choisir ses partenaires politiques sur la base d’une volonté allant dans le sens d’une rupture avec l’anarchie intégriste islamiste qui se profilait à l’horizon.  Mais c’est sur cette idée que le régime politique algérien, tout en la vidant de son contenu, va longtemps s’appuyer pour renforcer son autoritarisme. Que de fois après Djaout, le pouvoir avait-il organisé des rounds de discussions avec les partis en faisant appel à des formations sans consistance ou bien connues pour être des locomotives évoluant dans le sens inverse de la marche  souhaitée ?  Combien de gouvernements ont essayé d’associer les partis censés faire propulser l’Algérie vers l’avant afin de la mettre sur l’orbite de la modernité culturelle ?

L’idée du bon choix des partenaires qui a pénétré, tout ou partie, de l’opposition avait ensuite dégénéré en une sorte de piston politique qui va inciter chaque courant à chercher dans le système le clan sur lequel il puisse compter. De sous-idées ont par la suite émergé comme celle qui préconise que la loi ne mérite d’être appliquée qu’à un certain type d’individus ou de groupes sociaux. Les droits de l’Homme seront ainsi imaginés comme revenant aux méritants non pas au sens de la loi mais au sens des critères élaborés par les hommes politiques. Une nouvelle fois c’est l’autoritarisme du pouvoir qui en sort renforcé puisque ce dernier sent qu’il lui est permis de violer les lois et de juger selon ses propres canons du bien-fondé de délivrer ou de refuser les agréments à tel ou tel parti politique.  

  Il y a dans ce système quelque chose qui rappelle le régime ottoman des janissaires. Qu’on se rappelle  de sa genèse. On fait appel à Barberousse pour nous sauver des Espagnols, mais une fois le pouvoir qu’on a aidé à s’installer est devenu fonctionnel ; selon l’appartenance sociale,  on fait tout pour attirer l’attention de tel ou tel dignitaire pour obtenir des gratifications en faveur de sa propre famille ou de sa propre tribu.  

Quoi qu’il en soit, en dépit d’un paysage politique miné par d’incroyables et dommageables incohérences, des expériences politiques conciliatrices de type UDMA à la Ferhat Abbas et Ouléma à la Abdelhamid Ben Badis ont été tentées avec le pouvoir. Tout se passe comme si on avait rompu avec l’héritage d’Abane Ramdane dont la pensée politique est orientée  vers la recherche d’un compromis avec l’opposition en tant qu’entité indépendante du pouvoir. Si l’architecte du congrès de la Soummam a dissous le pluralisme politique dans le contexte de la guerre d’indépendance, il aurait au contraire pensé à regrouper l’opposition dans sa diversité en contexte de paix. Auquel cas, sa politique aurait été d’élaborer en concertation avec les opposants un plan de sortie de crise en vue d’en imposer aux tenants du système. Si la démocratie reste une voie qu’il faut à l’Algérie urgemment emprunter, qu’on se dise que les régimes démocratiques sont caractérisés par l’existence d’une gauche et d’une droite et non de deux parties dont l’une serait en avance sur l’autre.

Larbi Graïne

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Cet article a 1 commentaire

  1. En est en phase d’apprentissage…

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