De la disparition des moudjahidine

 Publié le 15 octobre 2018<img src="image.jpg" alt="Une troupe de moudjahidine algériens" />

L’Etat civil dont rêvait Abdelaziz Bouteflika est en train de se mettre en place. Il faut donc s’en féliciter. Chiche ! Il est donc possible de porter plainte contre le redoutable Département de surveillance et de sécurité (DSS), héritier du DRS. La démocratie est désormais en marche. Nous ne le savions pas avant que ce formidable Anis Rahmani, PDG du groupe Ennahar dont les accointances avec les services de sécurité sont un secret de Polichinelle, ait l’ingénieuse idée de passer à l’acte. Un acte qui plus est, est accompli avec l’art et la manière. Anis Rahmani a choisi d’en faire l’annonce sur Twitter.  On a admiré le ton triomphal et l’assurance du propos « ma plainte a été acceptée, ce qui dénote que la Justice est au-dessus de tous ».

Des images et des enregistrements ont été diffusés à l’appui. Ça y est Tartag est pris dans le sac ! L’Algérie n’est plus ce qu’elle était. Le procureur de la République a ordonné la libération du journaliste auteur de l’article incriminé. Une ère nouvelle s’ouvre. Déterminé à transformer la réalité, l’Etat démiurge veut donner à l’autocratie la forme de la démocratie ; à l’enfermement et la prison, la forme de la liberté et de l’évasion. Préparez-vous aux élections. Oubliez le trucage des  scrutins passés. Oubliez le fait que les opérations de vote ont été encadrées par des commissions faussement indépendantes. Oubliez que les élections truquées avec un Bouteflika grabataire avaient fait l’objet d’une certification électorale internationale. Oubliez tout cela, oubliez tout !

Je vous le dis, avec le départ de la police politique, les jours de l’islamisme sont comptés, car rien désormais ne peut empêcher la réforme de l’école. Tout va sauter, les faux barrages, les faux intellectuels, les fausses profanations de tombes, tout, tout, absolument tout… Tous les faux accumulés depuis l’indépendance seront bientôt rassemblés dans un musée. Ce sera un monde étrange, composite et hybride. Dans un coffre on stockera le pouvoir avec son opposition parlementaire qui frise le ridicule. Dans un tiroir, on mettra l’homme au marteau, les groupes armés des GIA, les galonnés, les prostitués et les proxénètes.      

  A la bonheur ! On a vaincu le diable sans même faire la moindre manifestation de rue faute d’une autorisation des autorités. On a exorcisé  le démon sans dresser la moindre barricade faute de manifestants. Je me souviens que la police avait procédé à l’arrestation de quelqu’un qui ne cessait de faire des cauchemars. Elle hésitait entre l’envoyer à la salle de torture ou à l’asile des fous.  Il se met à leur raconter des horreurs, des choses épouvantables. Horribles. Il se réveillait la nuit, suffocant, nageant dans la sueur, hurlant à déchirer les tympans. Un moment il croyait être possédé par Lilith ou Succube. Mais il finit par se rendre à l’évidence, il voyait Staline agonisant, poussé sur un fauteuil roulant sous les traits d’un idiot dont la stupidité est à l’inverse de l’homme rusé et intelligent qu’il fut. Ses yeux qui  autrefois pétillaient de malice et d’espièglerie enjouée, étaient devenus un marécage sans fond. Les commissures de ses lèvres se sont incurvées vers le bas esquissant un air d’imbécile heureux. Son corps flasque qui coulait comme de l’eau liquide contrastait avec la rigidité de ses garde-du-corps qui paraissaient perdus. Le cauchemardeux expliquait que le corps reflète l’âme dont il est le miroir et que le visible reflète l’invisible. Ces paroles résonnaient d’une manière incessante dans la tête des policiers comme s’ils les entendaient encore. On voyait l’effet que cela produisit sur eux. Les agents tressaillaient d’un effroi qui leur glaçait le sang. 

Une atmosphère de fin de règne 

Ainsi va la république pétrolière algérienne : enterrement des vivants et résurrection artificielle des morts. Ils appellent cela la stabilité. Ils conçoivent les logements AADL comme des parfums pour couvrir les odeurs pestilentielles des cadavres en putréfaction. Ils conçoivent la politique comme une lutte éternelle contre le terrorisme qu’ils espèrent ne plus voir se tarir.  Ayant fait le vide autour d’eux, une atmosphère de fin de règne s’est installée avec la baisse générale du niveau politique. L’indigence intellectuelle a pénétré de proche en proche l’université, les partis politiques, le gouvernement et l’administration. Le faussement débonnaire Saïd Bouhadja et néanmoins apparatchik, attend l’ordre d’en haut pour être fixé sur son sort. Quant à Ould-Abbes, il se soucie d’être plus chrétien que le Christ pour faire l’éloge du martyr du corps malade et meurtri de Bouteflika. D’Ahmed Ouyahia, on dit qu’il est le plus compétent dans ce métier. Ce dont je n’en disconviens pas.  C’est que le glas des moudjahidine a sonné.  Le pouvoir réel détenu par la hiérarchie militaire, a depuis l’indépendance développé un plan de cooptation des chefs d’Etat basé sur le critère de la légitimité historique. Pour la première dans  l’histoire, alors que les décideurs eux-mêmes ont avancé dans l’âge, ils sont confrontés à la nouvelle réalité de la disparition des combattants ayant pris part à la guerre d’indépendance.  L’entêtement dont a fait preuve le pouvoir pour prolonger le mandat de Bouteflika s’explique en partie par le fait qu’il répugne à concevoir les modalités d’une transition à même d’inclure le principe de la désignation des chefs d’Etat en dehors de la sphère des moudjahidine. Lesquels moudjahidine lui ont servi de couverture légitimante à des intérêts informels et souvent personnels.  Bouteflika n’a pas été congédié malgré sa maladie invalidante parce qu’il fallait un corps de moudjahid dans lequel puisse s’incarner la légitimité historique. On a même cherché à en prolonger la vie. Cette France qui nous colle décidément à la peau et qu’on retrouve mêlée comme une maîtresse à nos secrets d’alcôve, fut la première à nous rappeler à notre condition de pays dépendant d’un passé colonial commun.    

Cela étant, à l’image du pouvoir auquel il s’oppose depuis 1963, le FFS, est entré dans une phase de décomposition avancée. Alors que dans les années 1990, il réclamait le départ des généraux, aujourd’hui il s’intéresse à déloger les hobereaux d’Akbou. L’une des rares manifestations de ce parti,- et du RCD son rival ou (son ex rival ?),- a consisté à apporter son soutien à l’homme d’affaires Isaad Rebrab. La chose n’est pas si mauvaise en soi si cette formation s’est montrée tout aussi solidaire avec le bloggeur et chômeur Merzoug Touati, jeté en prison injustement. En outre, on est toujours un peu choqués, même si on n’appartient pas à ce parti de voir des militants diffuser sur les réseaux sociaux des photos où ils s’affichent avec le fils d’Aït Ahmed pour signifier qu’ils bénéficient de son soutien 1. Comment cela fait-il que des militants formés dans une culture sensée véhiculer les valeurs démocratiques, en arrivent à se projeter imaginairement dans une configuration monarchique surtout lorsque l’on sait que le fils du leader disparu n’est pas un politique ? On en revient d’une manière inversée à la question de la légitimité historique. On sollicite toujours des corps morts ou épuisés afin de résoudre les problèmes du présent.     

Larbi Graïne  

  1. Bien entendu ma critique ne vise pas les photos-souvenirs prises pour marquer la franche amitié mais celles qui sont accompagnées de commentaires dont leurs auteurs se prévalent d’un soutien politique pour implicitement contrer une aile rivale du parti.
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