Les coups d’État en Algérie, pourquoi et comment. Partie 2

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Publié le 24 novembre 2018

Boumediene a attendu 11 ans avant de décider de renouer avec la légitimité constitutionnelle. Le 27 juin 1976 il s’offre par voie référendaire une nouvelle charte qu’il baptisa « Charte nationale » après la « Charte de Tripoli » en 1962 et la « Charte d’Alger » en 1964. Il confiera à un groupe d’expert et de juristes la rédaction d’une nouvelle constitution qui sera adoptée le 19 novembre par référendum. Le 10 décembre de la même année il se fait élire président de la République lors d’une élection complètement contrôlée. Candidat unique, il est élu presque à 100 % des voix. En 1977, des élections législatives sont organisées pour faire élire un parlement sans réelles attributions.  Pourtant, dès cette année le régime de Boumediene commence à montrer des signes d’essoufflement, l’industrie industrialisante est un échec cuisant, les pénuries des produits de première nécessité  se succèdent, la révolution agraire s’avère être du pur romantisme. Les fellahs devenus salariés ne font plus leur travail alors que la démographie a explosé. L’année 1977 fut particulièrement dure pour Houari Boumediene qui devait subir lors de la finale de la coupe d’Algérie de football l’affront de milliers de supporters de la JSK. Ceux-ci profitant de l’occasion avaient laissé s’exprimer leur frustration face au déni que le pouvoir de l’époque faisait subir à la culture amazigh.

 Au cours de l’été 1978, Boumediene se sent physiquement fatigué. En septembre il tombe carrément malade. Les rumeurs commencent à circuler. On parle d’un empoisonnement dû aux rayons émis par un flash d’un appareil photo appartenant aux services secrets israéliens. On parle aussi d’une tentative de coup d’État.  Boumediene est évacué précipitamment sur Moscou, mais son état de santé ne s’améliore guère. Au terme d’une hospitalisation qui aura duré un mois, il rentre au pays pour mourir. Pendant ce temps des officiers supérieurs tiennent des conclaves secrets pour discuter de l’après-Boumediene. Chaque clan espère imposer son candidat. Les prétendants les plus en vue sont réputés être les plus proches collaborateurs du chef de l’État agonisant à l’exemple du colonel  Mohamed-Salah Yahiaoui, responsable de l’appareil central du parti, de Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères et du colonel Chadli Bendjedid, chef de la 2e Région militaire.

Pourtant la constitution avait déterminé la succession en cas de décès du chef de l’Etat. Elle a prévu que le président de l’APN assure un intérim de 45 ans jours durant lequel les élections sont organisées pour élire un nouveau président. Mais dans la réalité des faits, les choses sont un peu plus complexes. C’est un cercle de dirigeants militaires  et la Sécurité militaire (SM) qui ont dû assurer l’arbitrage entre les clans en tranchant en faveur du Colonel Chadli Bendjedid. Ce dernier avait reçu notamment un coup de pouce de la part de Kasdi Merbah, alors chef de la SM. Ce qui lui permit de prendre l’ascendant sur ses principaux rivaux et sur les apparatchiks du boumediénisme comme Ahmed Draia, le colonel Ahmed Bencherif, Tayebi Larbi et Mohamed Benahmed Abdelghani. On est donc dans une logique de coup d’État permanent. L’armée choisit le président, ensuite ce choix est entériné par le parti unique du FLN. Ainsi le 7 février 1979 Chadli devient le 3e président de la République algérienne après des élections de pure façade. Auparavant Rabah Bitat avait assuré l’intérim et la constitution a été publiquement respectée. Ce sera l’un des traits les plus marquants du système politique algérien, cacher l’autoritarisme militaire sous le masque d’institutions modernes.

 Ce n’est qu’après la disparition de Boumediene que la nature du régime se révèle dans sa nudité. L’auteur du coup d’État du 19 juin était au centre du système, en étant considéré comme le seul homme fort du régime. Désormais, c’est un cercle d’officiers supérieurs qui se substituera au défunt président. Chadli ne sera pas considéré comme l’homme fort, étant parvenu au pouvoir ni par la force, ni par la voie démocratique. Mais c’est lui qui, en 1984 hissera le grade le plus élevé jusque-là dans l’armée (colonel) au rang de général et parviendra à se faire accorder deux autres mandats de cinq ans. Ayant survécu aux événements d’octobre 1988, le « père » du multipartisme n’ira pas au-delà de la première élection présidentielle multipartite.

 

Chadli va de ses propres mains baliser le terrain à la prise du pouvoir des généraux DAF (Déserteurs de l’armée française). Très influencé par son chef de cabinet, le général Larbi Belkheir, en 1987 Chadli scinde la SM en deux entités séparées : la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) confiée à Mohamed Betchine et la Délégation générale à la prévention et à la sécurité (DGPS) confiée à Mehdjoub Lakhal Ayat. La première s’occupe exclusivement des affaires militaires et la seconde, qui dépend de la présidence de la République, est chargée du contre-espionnage, de la sécurité intérieure et de la prévention des délits économiques. Après les événements d’octobre, Lakhal Ayat a été « remercié » et remplacé par Betchine qui cède ainsi son poste à la tête de la DCSA à un certain Mohamed Mediene dit Toufik. Le 27 juillet 1990 le général-major Khaled Nezzar est nommé ministre de la Défense nationale dans le gouvernement Hamrouche. C’est la première fois qu’un chef d’Etat se dessaisit d’un portefeuille aussi stratégique. En quelque sorte Chadli s’est mis volontairement au même niveau que Ben Bella, qui n’avait pu avoir le contrôle de ce poste, ce qui de ce fait lui valu d’être déposé par Boumediene sous la protection duquel il s’était rangé. Le pouvoir du tandem Belkheir-Nezzar en sort ainsi renforcé.  Au lendemain de la victoire du FIS aux élections locales, le DRS (Département du renseignement et de la sécurité) voit le jour et sera placé sous l’autorité de Toufik. Mais désormais cet organisme ne dépendra plus de la présidence de la République mais du ministère de la Défense nationale.  

 

 Le multipartisme semblait être engagé mais avec de mauvais acteurs et ce d’autant plus que l’action du gouvernement de Mouloud Hamrouche commençait à déranger les intérêts des apparatchiks. Les réformateurs faisaient planer la menace d’un contrôle total sur les circuits de l’import-export et l’arrêt des commissions prélevées illicitement sur les importations. Il fallait que Hamrouche parte. C’est le FIS qui va donner aux généraux l’occasion pour le pousser vers la porte de sortie. Au mois de juin 1991, le parti de Abassi Madani lance une « grève générale » pour dénoncer la nouvelle loi électorale qui selon lui favoriserait le FLN.  Alors que la grève fut un échec à Alger, les forces de sécurité investirent les places publiques à coup de gaz lacrymogène. Le 4 juin, désapprouvant cette manière de faire, Hamrouche est contraint à la démission. Sid Ahmed Ghozali remplace alors le chef de file des réformateurs et doit préparer les « élections propres et honnêtes » appelés ainsi parce que les décideurs militaires étaient convaincus que le FIS n’était pas en mesure de rafler la majorité des voix. Non seulement le FLN  perdra mais il n’obtiendra même pas la deuxième place en se laissant devancer par le FFS de Hocine Aït Ahmed. C’est désormais le désarroi en haut lieu. Le 27 décembre 1991 le ministre de l’Intérieur, le général Larbi Belkheir se présente devant la presse avec une mine défaite et livide pour annoncer les résultats du premier tour des législatives.

 

Sur ces entrefaites, les décideurs militaires cherchent un moyen pour annuler les élections. Un slogan va faire très vite son apparition « sauver la démocratie ». Les généraux doivent réaliser un fait inédit : fomenter un coup d’Etat sous la barbe des « démocrates » et des partis désireux d’aller au second tour comme le FLN, le FFS et le FIS. Mais, comment s’y prendre sans se mettre au devant de la scène et prendre le risque de paraître comme les artisans du rejet de ces élections aux yeux de l’opinion nationale et internationale ? La solution envisagée était d’impliquer la « société civile ». L’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) alors dirigée par Abdelhak Benhamouda est approchée par la police politique. Ce dernier réunit des associations qui vont accoucher du « Comité national pour la sauvegarde de l’Algérie » (CNSA) à la tête duquel est désigné Abdelhafid Sanhadri. Le CNSA lance alors un appel à « sauver la démocratie et faire barrage au FIS en empêchant la tenue du second tour ».

 Aït Ahmed pour sa part refuse catégoriquement l’arrêt des élections. Il appelle à une marche le 2 janvier 1992 à Alger pour la poursuite du processus électoral se disant « refuser la fatalité de la République intégriste après avoir refusé l’Etat policier ». Le CNSA ne craignant pas de se dédire, annonce être favorable à la marche du 2 janvier. Le 1er janvier 1992, Khaled Nezzar, ministre de la Défense nationale rencontrait Aït Ahmed pour l’assurer que l’armée n’interviendrait pas et laisserait se poursuivre le processus électoral. Auparavant, le 27 décembre, c’est le chef de l’Etat, Chadli Bendjedid qui recevait au siège de la présidence Abdelkader Hachani, responsable du FIS (au moment de l’emprisonnement de Madani et Belhadj) pour réaffirmer sa détermination à respecter le choix du peuple et sa disponibilité à « cohabiter ». Si l’appel d’Aït Ahmed a eu un profond écho,- près d’un million de personnes avait défilé dans les rues de la capitale, – il n’en reste pas moins que le processus d’éviction de Chadli était déjà engagé.

 Les généraux Belkheir, Nezzar et Lamari  avaient réuni les 28 et 30 décembre l’ensemble des officiers supérieurs pour leur proposer de signer une « pétition » demandant la « destitution » du président de la République. Quand Chadli a pris connaissance des signatures des différents responsables militaires, il avait compris qu’il avait déjà perdu la partie. Le 10 janvier l’avocat Ali Haroun est dépêché au Maroc afin de persuader Mohamed Boudiaf, chef historique de la révolution algérienne de prendre en main les destinées du pays. Même Aït Ahmed  s’est vu proposer la direction du pays mais, en bon légaliste, il déclina le « cadeau empoisonné ».

 Ce 11 janvier, une annonce importante devrait être faite. Le JT de 20 heures est décalé d’une heure et s’ouvre soudain sur l’allocution du chef de l’Etat qui fait part de sa démission. Brossant un tableau sombre de la situation du pays, Chadli Bendjedid qui apparaît avec des traits tirés « estime que la seule solution à la crise actuelle réside dans la nécessité de me retirer de la scène politique ». Et d’ajouter « Pour cela … je renonce, à compter de ce jour, à mes fonctions de président de la République ». Le deuxième tour des élections législatives est désormais compromis. D’aucuns ont qualifié la démission de Chadli de « coup d’Etat sur canapé ». Le lendemain tous les médias se sont rappelé de la constitution du 28 février 1989 qui contient les dispositions relatives à la succession en cas de vacance du chef de l’Etat. Ainsi on annonça que le président de l’APN Abdelaziz Belkhadem assurera l’intérim au cours duquel seront organisées des élections présidentielles. Mais quelques heures plus tard l’on apprend que Chadli, avant de donner sa démission, avait signé la dissolution de l’APN. Les regards se tournèrent alors vers le président du Conseil constitutionnel, à qui revient en vertu de la constitution la mission d’assurer l’intérim en cas de vacance du président de l’assemblée nationale, mais le titulaire Abdelmalek Benhabiles, y avait opposé une fin de non recevoir. C’est la crise institutionnelle. Le 12 janvier le Haut conseil de sécurité (HCS) faisait observer l’impossibilité de poursuivre le processus électoral. Le même HCS inventa de toutes pièces une institution dont aucun article de la constitution de 1989 ne parle : le Haut comité d’Etat (HCE). Il déclara que la direction du pays allait être assurée pendant deux ans par cet organe. Rentré au pays après vingt-huit ans d’exil, Mohamed Boudiaf en devint le 16 janvier le président.          

Larbi Graïne

 

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Cet article a 2 commentaires

  1. Hamrouche chef de file des reformateurs. C’est une blague !!?

  2. La marche qu’ avait organisé le FFS n’avait pas pour objectif l’organisation du deuxième tour des élections législatives mais amplifier la peur des algériens.compte tenu des slogans brandis et du fait elle a servi la concrétisation de la thèse des janvieristes. C’était une grave manipulation du FFS.

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