Les coups d’État en Algérie, pourquoi et comment. Partie 1

<img src="image.jpg" alt="Soldats algériens" />Publié le 16 novembre 2018

On est le 22 juillet 1962, Ahmed Ben Bella opposé au GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne) annonce à Tlemcen la formation d’un « bureau politique » ayant pour objectif de prendre en main « les destinées de l’Algérie ».  Aussitôt après, Mohamed Boudiaf et Hocine Aït Ahmed, tous les deux membres du GPRA dénoncent le « coup d’État ».  Cela a dû être la première fois qu’on employait une telle notion dans l’Algérie indépendante. Il y a à peine quelques jours tout le pays fêtait par des liesses populaires la proclamation d’indépendance prononcée par le président du GPRA, Benyoucef Ben Khedda. Le GPRA représente le pouvoir légal et doit mettre en place les institutions du nouvel État. Il est composé des éléments les plus marquants de la Révolution qui sont perçus comme des civils du fait qu’ils ne commandent pas aux forces armées. A l’époque les Algériens entendaient parler des maquisards et des maquis. Côté algérien, on ne connaissait pas d’armée au sens classique du mot, on n’avait pas encore vu de soldats transportés par des camions ou des jeeps. Mais cela ne saurait tarder.

 C’est un certain Mohamed Boukharouba dit Houari Boumediene, chef d’Etat-major de l’armée des frontières (stationnée au Maroc et en Tunisie) qui est derrière l’activisme de Ben Bella. En sus du soutien de l’armée des frontières, Ben Bella a obtenu celui de trois wilayas. En faisant l’annonce de la création d’un Bureau politique comme organe de direction du FLN, l’ancien prisonnier du château d’Aunoy,  donnait ainsi naissance au groupe de Tlemcen connu également sous le nom de « groupe d’Oujda » en référence à la région qu’avait commandée par le passé le chef de l’État-major de l’ALN des frontières 1.

Le 9 septembre, porté par les blindés du colonel Houari Boumediene, Ben Bella fait son entrée à Alger. Le 27 du même mois, alors que le GPRA capitulait, il constitue le premier gouvernement de l’Algérie indépendante. Son régime qui s’appuie sur le parti unique, a pour credo l’instauration du socialisme et l’autogestion agricole. Quelques mois avaient suffi pour Ben Bella pour se mettre à dos ses anciens compagnons d’armes. Mohamed Khider claque la porte du FLN dont il était le secrétaire général. Boudiaf crée le PRS qui s’insurgeait contre la politique des nouvelles autorités tandis que Ferhat Abbas alors président de l’assemblée constituante désapprouve l’Exécutif en démissionnant de son poste. En septembre de l’année suivante Aït Ahmed créée le FFS avant de diriger une insurrection armée en Kabylie à l’issue de laquelle il est emprisonné puis condamné à mort. Auparavant Mohamed Boudiaf avait été arrêté et jeté en prison.

 Ben Bella cherche visiblement à s’émanciper du groupe d’Oujda en restreignant les prérogatives des éléments qui en sont issus. Au mois de décembre 1964 le chef de l’État cumulait dans ses mains l’Exécutif, le portefeuille de l’Intérieur, de l’Information, des Finances et le poste de secrétaire général du FLN. Boumediene, ministre de la Défense depuis 1962, en est irrité mais il ne laisse rien transparaître. Pendant plusieurs mois il va recevoir de nuit dans son bureau des Tagarins ses collaborateurs pour préparer le plan d’éviction du chef de l’État. Ayant réglé tous les détails de la mission secrète, Boumediene confie son exécution au commandant Abdelkader Chabou qui six ans plus tard tentera à son tour un coup d’État pour renverser l’ordonnateur du putsch de l’été 1965.

Ben Bella fut arrêté le 19 juin vers une heure du matin à la villa Joly au moment où il venait de se coucher. Tahar Zbiri en personne, accompagné de Saïd Abid et du Colonel Abbes, est venu frapper à sa chambre. Au même moment des chars font leur apparition dans les lieux stratégiques de la capitale. Les passants habitués depuis quelques jours à voir des engins militaires croyaient que c’était « du cinéma » sachant que le cinéaste italien Gillo Pontecorvo a commencé à tourner le film La bataille d’Alger.  Des manifestations sporadiques ont éclaté en cours de journée dans plusieurs quartiers d’Alger. Mais c’est à Annaba qu’aura lieu une manifestation d’une assez grande ampleur où l’on déplore une dizaine de morts lors de violents affrontements avec les éléments de l’ANP. Le lendemain dimanche 20 juin plusieurs centaines de personnes dont beaucoup d’étudiants défilent  à Oran. A Alger les manifestations se poursuivront dans les jours qui ont suivi le putsch aux cris de « Boumediene assassin ». L’Union nationale des Étudiants algériens (UNEA) condamne le coup d’Etat. Elle serait la seule organisation à le faire.

 Ben Bella sera emprisonné pendant quinze ans et ne retrouvera sa liberté qu’en 1980. S’il n’avait pas été arrêté, le chef de l’État déchu aurait été consacré comme un des leaders du Tiers-Monde lors du sommet afro-asiatique qui devait se tenir cinq jours plus tard. Au reste, son arrestation est intervenue au lendemain d’un accord avec le FFS d’Aït Ahmed et la décision de Ben Bella d’écarter Abdelaziz Bouteflika de son poste de ministre des Affaires étrangères.

 A l’annonce de l’avènement de Boumediene, la population s’attendait de voir un gouvernement militaire. Mais il n’en fut rien. L’auteur du putsch va inaugurer une tradition qui va longtemps caractériser le système politique algérien : le changement dans la continuité.  Proclamant un « Conseil de la Révolution » dont il prend la présidence, le nouveau chef de l’Etat reconduit presque le même personnel qui composait le gouvernement de son prédécesseur.  La proclamation du 19 juin qui parle de « redressement révolutionnaire » dénonce le pouvoir personnel du « tyran », le « narcissisme politique » et l’« amour morbide du pouvoir ». 

Deux ans et demi après le coup d’Etat du 19 juin, Tahar Zbiri, chef d’Etat-major de l’ANP, qui a pris activement part à l’arrestation de Ben Bella, se rend compte que Boumediene s’est accaparé de tous les pouvoirs en battant le record établi par son prédécesseur en matière de « pouvoir personnel ». Ben Bella tout de même n’avait jamais pu contrôler l’armée ! Le 14 décembre 1967, tentant de renverser Boumediene, il ordonne à trois bataillons de l’ANP de marcher sur Alger depuis El-Asnam (Chlef). La présidence contre-attaque en envoyant des Mig. Les troupes de Zbiri  sont  bombardées près de Mouzaia et El Affroun. Plusieurs centaines de morts dont un nombre appréciable de civils sont déplorés. L’opération mal préparée ou manipulée échoue, contraignant ainsi son auteur à prendre la fuite.

Ultime coup du clan Zbiri : Boumediene est la cible d’une tentative d’assassinat. Au sortir du conseil des ministres  du 27 avril 1968 un soldat en faction chargé de surveiller les abords du palais du gouvernement s’approche du chef de l’Etat qui venait de prendre place dans sa DS noire à côté du chauffeur.  Un tir de rafale de mitraillette retentit. Le chauffeur est grièvement blessé alors que Boumediene s’en sort presque indemne. Une balle avait à peine effleuré sa mâchoire. Depuis lors, Boumediene qui vit dans la hantise des coups d’Etat a admis à la retraite les officiers anciens maquisards de l’ALN et promu – selon sa sympathie personnelle – les officiers déserteurs de l’armée française (DAF). Il sait que les DAF ne pourront pas le concurrencer sur le terrain de la légitimité historique. Toujours est-il que le colonel Abdelkader Chabou qu’on a déjà évoqué comme l’exécutant du putsch du 19 juin fut soupçonné de renverser son mentor. Il périra en 1971 dans un accident d’hélicoptère. Le roi Hassan II aurait confié à Cherif Belkacem, membre du conseil de la Révolution un message secret pour Boumediene l’exhortant  à se « méfier » du colonel Chabou qui fomenterait un putsch contre lui.     (A suivre…)

Larbi Graïne

  1. Beaucoup aujourd’hui font la confusion entre les dirigeants nés à Oujda et ceux qui ont été au service de Boumediene à Oujda durant la guerre d’indépendance algérienne. Le groupe d’Oujda en réalité n’existe plus en tant que groupe politique et ce, depuis les années 1970. Le chef de l’Etat actuel, bien qu’il soit issu de ce groupe a été porté néanmoins au pouvoir par les officiers DAF (Déserteurs de l’armée française) qui n’ont rien à voir avec le groupe en question.
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