Arkoun, le savant aux deux tombes

Publié le 16 juillet 2018   

Il s’en est fallu de peu pour que le décès de Mohammed Arkoun répète la scénographie funéraire des saints maghrébins à la double sépulture. Dès que l’on sut que l’enterrement allait avoir lieu à Casablanca au Maroc et non pas en Algérie, sa famille, ses proches et même certains journaux d’ici n’ont pas manqué d’exprimer leur indignation et leur refus de voir l’illustre disparu inhumé en dehors de la terre kabyle qui l’a vu naître. Alors que la veuve marocaine réaffirmait sa volonté d’organiser les funérailles de son défunt époux à Casablanca, sa famille algérienne soutenait qu’elle allait faire l’impossible pour ramener la dépouille à Aït Yenni. Je me suis alors surpris à penser que peut-être une bataille rangée entre les deux camps, -marocain et algérien-, allait d’un moment à l’autre éclater ? Et j’étais surtout curieux de voir comment le conflit allait être résolu sous les temps modernes sachant que jadis, des conflits similaires ayant surgi suite au décès de saints vénérés, avaient été réglés à coup de mythe et de légende ?  Nous avons tous en mémoire l’histoire  de Sidi el Mokhtar ou  de Sidi ‘Aïssa,  mais surtout, – puisqu’il est le plus connu-, de Sidi Mhammed ben ‘Abderrahmân boû Qobrin, (l’homme aux deux tombes), l’homme dont le corps s’est dédoublé, la moitié ayant été enterrée à El-Hamma, à Alger et l’autre à Aït Smaïl, en Kabylie. Les populations d’Alger et de Kabylie se sont donc disputées le corps du saint car il revenait à la localité qui possèderait la dépouille le privilège de tirer profit du charisme qui est attachée à celle-ci. Arkoun et Sidi Mhammed que tout séparait, le premier est un scientifique dont le savoir est nourri aux sciences universitaires modernes et le second est un homme de religion, c’est-à-dire un clerc de l’islam traditionnel ; n’en ont pas moins vécu un destin presque semblable.  Sidi ‘Abderrahmân s’est heurté à l’hostilité des ulémas d’Alger alors sous l’emprise des Ottomans qui l’ont accusé de bida’a (innovation impie). Mohammed Arkoun, vivra une expérience identique avec les ulémas égyptiens, devenus entre temps les maitres à penser du monde musulman sous l’œil bienveillant des États qui les ont admis dans leur cour quand ils ne les ont pas adoptés carrément comme leurs directeurs de conscience.  Sidi ‘Abderrahmân est le fondateur de quelque chose de nouveau, car il a introduit le confrérisme en Kabylie, détrônant et discréditant ainsi le maraboutisme, incarnation de santons qui doivent leur pouvoir à une généalogie héréditaire.  Mohammed Arkoun l’est tout autant puisqu’il est fondateur d’une science nouvelle qui a pris les allures bien sûr d’une provocation, voire d’un véritable sacrilège. Il ne propose pas moins l’abandon de la Sunna et des hadiths et de ne prendre comme texte de référence que le seul livre coranique. Selon lui l’interprétation du texte sacré a été obérée par l’énorme construction théologique mise en place depuis des siècles par les clercs musulmans médiévaux. La renaissance islamique ne saurait advenir que si on libère le texte coranique de la masse des exégèses rigides et poussiéreuses sous lesquelles on l’a enfui.

Mouloud vs Mohammed

Pour une bonne compréhension de son œuvre, Arkoun conseille ses lecteurs de commencer par lire l’article qu’il a rédigé dans la revue Awal en guise d’hommage à Mouloud Mammeri 1  Arkoun nous y apprend, entre autres, comment sa famille était venue à Aït Yenni à l’époque des Turcs, probablement trente ans avant l’arrivée des Français. Originaires de la région de Constantine, les Arkoun sont appelés localement At-Warab (ceux de l’Arabe), en référence à l’ancêtre éponyme qui était venu se réfugier en Kabylie après avoir tué, dit-on, sept personnes. Ce Larbi a demandé la protection (laεnaya) aux At-Yenni, c’est pourquoi ses descendants appartiennent à « ceux d’en bas » (At wadda), lieu réservé aux protégés. Le portrait que dresse Arkoun de Mouloud Mammeri des années 50 est saisissant. Il le décrit comme «  l’intellectuel brillant, élégant, admiré, écouté du village ». Arkoun ne se soucie guère qu’on le prenne pour un jaloux, il va même jusqu’à assimiler l’aisance des At Mâamar à la royauté en rappelant la proximité des Mammeri avec le sultan Mohamed V, souverain musulman prestigieux de l’époque auprès duquel l’oncle de Mouloud, Lwennas, avait servi comme précepteur puis chef de protocole.

L’islam n’est jamais pur

Disons avec Arkoun, comme il le conseille du reste lui-même, il faut interroger le parcours qui est le sien, il était né sur une terre où les hommes étaient pétris dans la culture islamique mais qui faisait bon ménage avec la violence et l’injustice liées à la culture méditerranéenne. L’islam pour ainsi dire n’est jamais pur, cela reste une utopie, il est toujours portée par une configuration sociopolitico-culturelle. Même les tueurs de l’époque de la vendetta se considéraient comme musulmans. L’ancêtre d’Arkoun en faisait partie, c’est lui-même qui le dit. Comme Sidi Mhammed ben ‘Abderrahmân boû Qobrin, Arkoun a bâti son sacerdoce en étudiant, en cherchant et en travaillant. Il ne l’a pas acquis par héritage. D’une certaine manière Arkoun semble même avoir construit sa propre mort. Il sait que quelque part, même s’il n’est pas retourné à sa terre natale, dans la Kabylie qui l’a vu naître, subsistera toujours son ombre. Le « protégé » d’hier est désormais homme libre. Sa tombe désormais érigée en bilocation « peut d’ailleurs être interprétée comme signifiant l’irradiation d’une influence spirituelle 2». Mais cette fois-ci dans un contexte moderne, ce n’est plus deux localités qui se revendiqueront de son enseignement mais deux nations et au-delà, tout le Maghreb. « Le Maghreb peut-être le lieu écrit Arkoun d’une renaissance et d’une révolution culturelles qui gagneront, de proche en proche, l’ensemble du monde musulman». 3 Plus loin Arkoun pose la question : l’Afrique du Nord sera-t-elle « un effort de reprise de soi, d’identification des solidarités réelles – et non plus rêvées – qu’imposent la géopolitique, l’histoire, l’anthropologie de tout le Maghreb ? ». Mais Arkoun préfère répondre en posant « la question plutôt que de formuler des espérances, encore moins des options qui nourriraient des polémiques plus que la réflexion ».

Larbi Graïne


Cet article a été publié en 2011 dans le webzine Esprit bavard qui a cessé de paraître sous le titre « Mohammed Arkoun, le savant aux deux tombes ». L’article est aussi paru en version papier dans l’ouvrage Esprit Bavard. Algérie autrement dite, autrement vue (Edition Sencho, Alger, 2011).

Cependant je tiens à informer les lecteurs que la version imprimée est complètement erronée et que je la récuse. M’étant aperçu que mon texte comportait de nombreuses coquilles, j’ai transmis à l’éditeur le corrigé. Jusqu’ici tout allait bien, car il avait mis en ligne la mouture revue et corrigée. Mais malheureusement quand il fut décidé de réaliser la version papier du webzine, l’éditeur par mégarde a publié la mouture erronée. Malgré la demande que je lui ai adressée pour faire paraître la version exacte dans le numéro suivant, il n’a pas jugé utile d’y donner suite. Le texte que vous avez sous les yeux est bien entendu la vraie version quoique j’y aie introduit de légères modifications.

  1. « Mouloud Mammeri à Taourirt Mimoun» in Awal, Cahiers d’études berbères, numéro spécial, hommage à Mouloud Mammeri, 1990, (pp. 9-13). Voir également Mohammed Arkoun, Humanisme et Islam, combats et propositions, Barzakh, 2007, Alger.
  2. Emile Dermenghem, Le culte des saints dans l’islam maghrébin, Gallimard, Paris, 1954.
  3. Penser l’Islam aujourd’hui, Laphomic/ Enal, Alger, 1993.
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