algérianité et berbérité : notes à partir de l’oeuvre de Lacheraf (Deuxième partie)

Publié le 15 juillet 2018

Désalgérianisation

Désalgérianisation. C’est ce néologisme qu’emploie Lacheraf pour décrire la nouvelle situation faite à la culture algérienne au lendemain du départ de l’occupant étranger. « Et ce n’est pas pour rien, écrit-il, que Mohammed Boudiaf, dès son retour au pouvoir après trente ans d’absence se trouva soudain dans un pays lamentablement désalgérianisé, dénaturé, manipulé, pris entre deux doctrines autoritaires ». Quand Boudiaf, écrit-il,  « jeta ce cri d’alarme de : « l’Algérie avant tout ! », « peu de gens comprirent le sens caché au vu des énormes dégâts constatés par l’ancien membre du (…) FLN ».  (DNL). Si, sous la colonisation la culture algérienne avait pâti de l’absence d’un système scolaire organisé plus à même de diffuser l’écrit au sein de la population, à l’indépendance le manque a été comblé par la mise en place d’un enseignement généralisé, mais contre toute attente celui-ci a distillé un verbe atrophié, figé plus qu’il n’a transmis un savoir. Le système traditionnel de diffusion du savoir même démuni et embryonnaire était autrement plus permissif aux œuvres de l’esprit. Dans ces réseaux de vente des livres pendant la période allant de 1930 à 1940, on peut faire de belles acquisitions. Lacheraf est tout heureux d’avoir déniché un bel ouvrage en arabe chez le coiffeur et marchand de vieux bouquins à Bou Saâda en 1943. L’ouvrage en question intitulé Livre du dandysme et des dandies (Al-Muwashshà) est « un manuel prodigieux du savoir-vivre, de la culture artistique » qui a été écrit vers 860 par un auteur abbasside : Abù –Tayyib Mohammed ibn Ishàq. En janvier 1944, il découvre chez un bouquiniste ambulant à Mascara Le Siècle d’al-Ma’mùn (‘Asr al-Ma’mùn) œuvre de l’Egyptien Ahmed Farid Rifa’i. Dans la bibliothèque de son père, il met la main sur le texte arabe de l’Histoire des Berbères (Kitab al-‘Ibar…)  du grand auteur maghrébin Ibn Khaldoun.

Ce qu’il convient de noter c’est cette disponibilité du livre profane simultanément au livre religieux. L’islamisme dernier cri ne s’accommode pas de cette sorte d’incartade. Toute la littérature qu’il veut véhiculer doit absolument redupliquer à l’infini le même et unique livre. Les exégèses, les commentaires du texte sacré sont multipliés à profusion sous différentes plumes quoique traitant toujours du même sujet depuis presque les temps médiévaux. Jusqu’à une époque récente l’école algérienne a enseigné d’une manière implicite la prépondérance des matières religieuses sur les matières profanes voire scientifiques. Il est très difficile aujourd’hui de convaincre l’islamiste BCBG de lire des livres autres que religieux, persuadé qu’il est, qu’en dehors de ces derniers on ne lui proposera que des livres accessoires dont il peut se passer. Le berceau idyllique de l’islam, la péninsule arabique occupe l’essentiel de son imaginaire. Tout converge vers les premiers temps mythiques de la religion de Mohammed. On sort du temps historique, l’opérabilité du mythe s’exprimant dans l’invention d’une continuité historique qui aboutit en fin de compte à une fabrication d’une identité hors patrie, en somme à la négation de soi.

Lacheraf épingle « une « authenticité abusive » ainsi que « les éléments conservateurs et socialement inopérants ou de simple prestige, d’une vie intellectuelle et religieuse empruntée en majeure partie à des sources extra-maghrébines ou à des idéologies politiques arabes non progressistes » (ED). L’auteur de ces lignes a eu une petite expérience dans l’enseignement dans les années 90. Je me souviens de ce jour où j’ai essayé dans cette école de la campagne oranaise de faire asseoir à la même table filles et garçons. Jamais je ne m’étais senti autant abattu que ce jour-là. Les élèves ont refusé d’obéir en m’expliquant que mon collègue de l’éducation religieuse leur a enseigné que la mixité était illicite. A leurs yeux je commettais un sacrilège. Plus tard, ce souvenir douloureux m’est revenu alors que, journaliste, j’assistais au procès Serkadji devant traiter d’une affaire de mutinerie où des terroristes islamistes devaient être jugés. L’un des accusés à qui la juge, je dis bien la juge car le magistrat est une femme, a donné la parole pour se défendre, a refusé catégoriquement de la prendre sous le prétexte qu’en islam les hommes ne doivent pas obéir aux femmes. On aura compris, que cela soit dit en passant comment l’Etat peut jeter en prison ses citoyens pour les punir d’avoir la culture ou l’inculture que lui-même leur a inculquée.

Lors des salons internationaux du livre d’Alger, qui se tiennent chaque année, que de fois n’a-t-on pas relevé cette bigarrure linguistique qui se manifeste d’une manière allais-je dire physique, visible, puisque répondant comme en écho à la bigarrure vestimentaire des clients ? 

Après avoir tenté à ses débuts le mélange des genres le salon a fini par ériger la cloison pour séparer les deux territoires linguistiques. Barbes hirsutes, kamis et hidjab d’un côté et costume cravate et blue-jeans de l’autre. Bien sûr les choses ne sont pas aussi simples, je suis en train de schématiser. Mais pour bizarre que soit la démarche, c’est la cloison érigée par l’école que le salon entérine. Pas de livre profane même écrit en arabe dans la grosse moisson des livres religieux, emportés dans de grands cartons.  On peut acheter des dictionnaires, des ouvrages de médecine, d’électronique ou de technologie en langue française quand l’école l’a exigé ou quand cela peut aider à passer les examens. La lecture devient strictement utilitaire, la chose culturelle pouvant s’acquérir en dehors du principe du plaisir et de la curiosité intellectuelle. Inutilité de la philosophie, inutilité des sciences humaines, inutilité de la culture donc… et triomphe d’une langue française instrumentale. La francophonie se maintient, la francophonie culturelle s’entend, grâce à des îlots de résistance formés par quelques lycées et grandes universités dans les grandes villes, où des enseignants très actifs et compétents, surtout peuvent assurer des cours très loin de l’atmosphère inquisitrice du Baâth. Si le milieu familial, du fait de la présence au sein de la famille – souvent aisée – de plusieurs locuteurs de la langue française, a pu contribuer au maintien de l’usage du français, le laminage ces dernières années des classes moyennes, éprouvées par les effets conjugués de la crise économique et de la détresse scolaire, a renforcé une tendance encore très minoritaire par ailleurs, une tendance dirais-je qui se manifeste justement au sein de la nébuleuse islamiste, laquelle voit ses rangs se renforcer par l’arrivée de locuteurs francophones de plus en plus nombreux mais pour qui la langue de Molière représente un vecteur linguistique on ne peut plus instrumental ! Des jeunes filles parfaitement francophones reprennent un voile, ou plutôt une copie qu’elles croient améliorée d’un voile  dont leurs mères maquisardes se sont volontiers débarrassées pour bouter hors d’Algérie l’occupant étranger.

Thérapie par le cinéma

En tant que critique de cinéma, Lacheraf nous a laissé de belles pages sur le 7e art. Il avait réservé une mention particulière pour « Omar Gatlato » de Merzak Allouache dont il a apprécié « le substrat culturel historique » ainsi que la restitution « en plus de sa beauté, un monde familier de traditions et de valeurs aujourd’hui vulnérables ou en voie de dépérissement » (ED). Il a salué en outre « la vieille langue citadine d’Alger, si affective, précise et nuancée », à cela il faut ajouter, a-t-il noté, « un élément culturel important (…) la présence souveraine de la musique chaâbi à laquelle le héros et ses amis vouent une véritable passion ». Pas de cinéma algérien sans recherche de l’authenticité locale. Voilà la leçon de Lacheraf. Le cinéma national n’est pas une idée abstraite mais un art qui puise sa source dans une esthétique et une sensibilité qui épouse la richesse et la diversité du patrimoine culturel algérien. Que de fois après avoir regardé un film, n’a-t-on pas relevé la langue « artificielle », aristocratique mise dans la bouche des comédiens ? Le public algérien sait apprécier et peut repérer très vite la fausse note.

La question linguistique certes est importante, elle acquiert davantage d’acuité quand le film algérien est diffusé en Algérie. Car à ce niveau ce qui est incriminé, c’est le critère de la vraisemblance. Ailleurs, le doublage du film en langue du pays qui en aura fait l’acquisition minimisera le problème. Nous, on en connaît un bout puisque nous sommes grands consommateurs de films français et américains doublés en français. En fondant notre analyse sur notre propre expérience d’amateurs de films de cinéma, nous savons que le discours cinématographique est supporté par un matériau audio-visuel. La musique participe de ce langage comme les silences et les effets spéciaux sans oublier la langue. Mais à celle-ci on peut substituer une autre langue afin de permettre au public qui ne la comprend pas d’avancer dans la découverte de l’autre. C’est la technique déjà employée dans les rapports entre individus. La langue étant un élément de la culture, elle n’est pas cependant tout. Même si vous ne comprenez pas ce que vous dit votre interlocuteur étranger, vous voyez ses gestes et sa manière de se comporter. Toutes choses que le film étranger s’occupe de montrer lui aussi. Les formes architecturales des constructions, la marque de fabrique des automobiles, le costume, la gestuelle, l’agencement des intérieurs, le cadre territorial, les techniques visuelles, sont autant d’éléments qui vont vous permettre de dire si tel film est américain, français ou russe.

Parlant du cinéma algérien, Lacheraf note « en faisant tenir aux comédiens un langage plutôt citadin ou artificiellement local, en ne corrigeant pas leurs réflexes de gens des villes, sont des étrangers à leur propre pays ». Le cinéma national pour Lacheraf « devrait tenir compte sans complexe aucun, des réalités propres à son milieu (…) en bref, une vision de soi et du monde qui implique un art de vivre, des goûts, des choix, une mémoire collective, des gestes familiers, et même un langage empruntant ses mots au vécu immédiat et à une lointaine et mystérieuse praxis ancestrale » (ED). C’est tout naturellement que le cinéma amazigh trouvera sa place en tant qu’expression non pas seulement linguistique mais artistique, elle-même sous-tendue par une vison du monde qui lui est propre. C’est dire que l’identité du cinéma algérien est consubstantielle aux œuvres cinématographiques produites localement. Aussi ce cinéma berbère fait-il peur peut-être parce que justement sa veine contestatrice heurte de front notre conformisme.

Nul n’est prophète en son pays

Sidi Aïssa, je disais, n’était pas un centre de colonisation. Elle a préexisté aux Français. Vivant d’une économie agro-pastorale, la ville s’est agrandie depuis l’indépendance. La scolarisation massive a déclassé l’élevage. Les jeunes attirés par le salariat se détournent de plus en plus du métier de leurs ancêtres. Harcelés par les terroristes pendant les années 1990, un grand nombre d’éleveurs ont dû quitter les zones rurales et sont venus s’établir à Sid Aïssa. La ville a enregistré ces dernières années la venue de plus de 25 000 nouveaux habitants alors qu’elle voit sous ses murs pousser des cités bidonville. La sécheresse qui y est fréquente rend hypothétiques les moissons de céréales. Quant à la population de plus en plus nombreuse, elle fait face à des pénuries d’eau fréquentes dues à l’épuisement des nappes phréatiques. En l’absence d’un tissu industriel, le chômage réalise ici des records. Sans ressources, les familles envoient leurs enfants loqueteux travailler en tant que vigiles dans le marché de la ville où l’on vend toutes sortes de marchandises. La ville tente de se reconvertir dans le commerce quand bien même elle subit la concurrence d’une localité voisine qui absorbe l’essentiel de la clientèle formée par les voyageurs empruntant la route nationale n°8. C’est certainement au sein de ce lumpenprolétariat que se recrutent les jeunes qui ont organisé la tuerie de l’hôtel dont je relatais plus haut les péripéties. Comme on est loin du Sidi Aïssa de Mostefa Lacheraf, de ce Sidi Aïssa des livres et de ses hommes attachants. Le journaliste Slimane Aït Sidhoum natif de cette ville a tenté de se rapprocher des habitants pour voir si leur mémoire avait retenu le nom de Mostefa Lacheraf. Le constat est implacable. Hormis quelques universitaires, personne n’a entendu parler de lui. Ceux qui ont pu se rappeler de lui n’ont retenu que son passé de ministre, pas d’écrivain.

Larbi Graïne 

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